Lettre à un médecin-écrivain vivant

Il y a toujours eu en France de nombreux médecins-écrivains, depuis François Rabelais (1483 ou 1494 – 1553) jusqu’à André Soubiran (1910 – 1999), pour respecter la chronologie de ceux qui sont morts. Le plus célèbre d’entre eux est certainement Céline, le Dr Destouches pour ses patients. Mais la tradition persiste chez les vivants, et l’on peut citer, par ordre alphabétique, Michel Cymès, Boris Cyrulnik, Luc Périno, Jean-Christophe Ruffin, de l’Académie française, Laurent Seksik ou encore Martin Winckler. Je demande pardon à ceux que je ne cite pas.

Parmi ces écrivains qui sont aussi (ou ont été) médecins, Laurent Seksik m’intéresse tout particulièrement, et j’ai récemment été particulièrement enthousiasmé par la lecture de son dernier livre, Un fils obéissant. Ce très beau livre fait partie de ceux qui font résonner en moi des choses très personnelles. J’ai donc eu immédiatement envie d’écrire à son auteur pour lui faire part de mon admiration, et lui dire tout ce que son expérience personnelle avait ravivé de souvenirs en moi. Nous avons en commun l’exercice de la médecine, plus précisément la chirurgie pour moi, la radiologie pour lui, qu’il a abandonnée récemment pour se consacrer totalement à l’écriture, genre dans lequel il excelle, comme d’autres médecins avant lui (j’ai fait le portrait de certains d’entre eux dans ce blog, en me limitant volontairement à ceux qui sont morts). J’ignore si la radiologie a perdu dans cet abandon un bon élément, mais je suis sûr que la littérature y a gagné un excellent écrivain.

J’ai envoyé à Laurent Seksik la lettre que je reproduis ci-dessous, à laquelle je n’ai malheureusement pas obtenu de réponse. Peut-être était-elle trop longue, ou trop personnelle ? Ou peut-être ne lui est-elle pas parvenue ? Je ne le saurai jamais. Je dois dire qu’il m’arrive assez souvent d’écrire à un auteur dont le dernier livre m’a charmé. Certains ne répondent pas, et je ne m’en formalise pas. Mais d’autres répondent, et leurs lettres me remplissent de bonheur, comme cela m’est arrivé récemment avec Laure Hillerin ou Dominique Bona (je note qu’il s’agit de deux femmes).

Voici donc ce courrier.


M. le Dr Laurent Seksik, aux bons soins du Service de presse des éditions Flammarion


Cher Monsieur, cher Collègue,


Il m’est impossible de ne pas vous écrire longuement (ce que vous voudrez bien me pardonner, je l’espère, si vous arrivez au bout de cette lettre), pour vous dire tout le bonheur que m’a procuré la lecture de votre dernier livre, Un fils obéissant.

J’ai découvert votre œuvre avec Les Derniers jours de Stefan Zweig, intrigué de voir comment vous alliez vous en sortir par rapport à la biographie de notre cher auteur (pour moi ce fut l’excellent livre de Dominique Bona), et à son autobiographie, Le Monde d’hier, un des plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire. Sans être devenu comme vous un monomaniaque de Zweig, je crois connaître assez bien son œuvre. Votre solution, ce fut ce qu’il est convenu d’appeler « l’exofiction », procédé auquel j’applaudis des deux mains, même si Dominique Bona, grande biographe s’il en est, refuse d’y recourir.

Puisque j’évoque Dominique Bona, je dois dire que votre livre m’a procuré le même plaisir intense que Mes vies secrètes, son dernier ouvrage, qui, sans être une véritable autobiographie, raconte les circonstances qui lui ont fait choisir d’écrire sur tel ou tel personnage (notamment Zweig et Gary), et d’en tracer le portrait. C’est un peu le même cheminement que vous décrivez quand vous nous racontez comment vous avez longtemps hésité entre la médecine (l’influence de votre mère) et la littérature (celle de votre père). Ce dilemme fut aussi celui d’Henri Mondor, autre médecin-écrivain, littéraire de goûts comme son père directeur d’école, mais orienté par sa mère vers la médecine, jugée plus sûre. Son vrai métier sera finalement la chirurgie, discipline dans laquelle il atteignit des sommets académiques, alors qu’il ne reste pas dans les mémoires comme un écrivain essentiel, même si c’est au titre de spécialiste éminent du poète Stéphane Mallarmé qu’il fut élu à l’Académie française, institution où vous auriez d’ailleurs tout-à-fait votre place, aux côtés d’un autre médecin-écrivain, Jean-Christophe Ruffin.

Puis j’ai lu Le cas Eduard Einstein, autre exofiction, par fascination pour Einstein, largement entretenue par les ouvrages de ce merveilleux vulgarisateur scientifique qu’est Etienne Klein. Et puis, plus personnellement, j’avais un oncle schizophrène, dont l’existence plus ou moins cachée intriguait beaucoup l’enfant que j’étais. Je me promets par ailleurs de lire sans tarder votre propre biographie d’Einstein, ce génie singulier.

Enfin ce fut L’exercice de la médecine, dont le titre me ramenait à la vie de mon père, médecin généraliste, et à mon propre exercice de la chirurgie viscérale.

Ces trois livres m’ont fasciné, et je sais que dorénavant je pourrai lire un de vos livres simplement parce que c’est vous qui l’avez écrit, sans avoir besoin d’une motivation surajoutée. Je suis donc devenu un de vos « fans » (j’hésite à employer ce mot quelque peu ridicule). Je commencerai probablement par Romain Gary s’en va-t-en guerre, autre personnage de légende portraituré par Dominique Bona. Et je me suis procuré votre édition illustrée du Monde d’hier.


Personnellement je n’ai pas connu ce lien fusionnel que vous aviez avec votre père, personnage éminemment romanesque, et dont vous parlez tellement bien. Mon père était médecin généraliste en province, dans la banlieue lilloise. Du fait de son éducation luthérienne et de ses origines scandinaves (il était né au Danemark et s’était installé définitivement en France après avoir rencontré ma mère lors d’un séjour linguistique en France), il était d’une grande pudeur de sentiments. Je sais qu’il aimait beaucoup ses quatre enfants, mais il ne savait pas vraiment le leur dire. Il ne m’a nullement poussé à devenir médecin, mais c’est pour suivre son exemple que mon frère aîné et moi-même avons décidé de devenir médecins. Quand il est mort prématurément, à cinquante-neuf ans, j’étais déjà chirurgien installé à Paris. Il avait fait un accident cardiaque inexpliqué. Le patron de cardiologie qui s’occupait de lui dans son service à Roubaix, et qui était un de ses amis, nous avait expliqué, à mon frère et à moi-même, que notre père était en état de mort cérébrale, et qu’il nous appartenait de prendre la décision de poursuivre ou pas la réanimation. Nous avons décidé d’un commun accord l’arrêt des traitements, et de « débrancher » notre père. Je n’ai pas le souvenir que ma profonde tristesse se soit exprimée bruyamment. En vous lisant, je me demande comment vous auriez vécu cette situation dramatique. Probablement d’une façon très différente de la mienne. Mais vous auriez sûrement trouver les mots justes pour la raconter.

Un dernier mot sur mon père : à ses obsèques, il y avait foule dans l’église, et je me suis rendu compte alors de quelque chose qui m’avait totalement échappé pendant mon enfance et ma jeunesse, à savoir que mon père était très respecté de ses confrères, et adoré de ses patients. Ma fierté à son égard est un peu tardive, ce que j’ai du mal à me pardonner, mais elle est très sincère.


Un autre sujet qui m’intéresse beaucoup dans votre récit, c’est votre façon de parler de votre judéité et de celle de votre famille. Je note d’ailleurs que, pour ce que j’en ai lu, tous vos personnages, fictifs ou réels, sont juifs. Pendant mon clinicat à Henri Mondor, j’ai côtoyé une importante communauté médicale juive, tant séfarade qu’ashkénaze. Ma collègue et amie Nelly Rotman éprouvait pour son père la même adoration que celle que vous décrivez pour le vôtre. Mais je n’ai jamais réussi à percer le mystère de la permanence d’une identité juive à travers les siècles, autrement dit personne ne me faisait la même réponse quand je posais la question suivante : pour toi, que signifie « être juif » ? La lecture de l’excellent livre du rabbin Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite, ne m’a pas non plus apporté de réponse définitive : je crois avoir à peu près compris ce qu’est un antisémite, mais pas un Juif ! Peut-être pourriez-vous me donner votre éclairage sur cette question ?

Il y a dans votre livre un personnage que j’aime beaucoup, c’est Avner, le fidèle et indispensable chauffeur de taxi. Sacré bonhomme, tellement attachant qu’on ne peut pas s’empêcher de penser un instant qu’il est trop beau pour être vrai. Mais je crois qu’il est réellement comme vous le décrivez. Et il existe un autre personnage que vous ne faîtes qu’évoquer à travers une rencontre houleuse, mais dont on se dit qu’elle tiendra peut-être une grande place dans votre vie, c’est Élodie Tolila. Serait-elle devenue la mère de vos enfants ? Question indiscrète…


Sur l’aspect « médical » de votre récit, je note que vous et moi avons connu les premiers cas de SIDA en France, maladie alors particulièrement mystérieuse et redoutable. Vous expliquez aussi très bien pourquoi vous n’avez pas choisi la psychiatrie, spécialité dont on imagine volontiers que vous étiez fait pour elle, ou elle pour vous, mais vous ne nous dîtes pas les raisons de votre choix de la radiologie, discipline particulièrement technique et scientifique, qui me semble mal assortie avec votre vocation littéraire, sauf à penser qu’un compte-rendu d’imagerie pourrait être un morceau de littérature ! Peut-être est-ce parce que la radiologie, (l’imagerie médicale, comme on dit maintenant), est une discipline dans laquelle le médecin n’a pas le temps de nouer une véritable relation avec les patients, relation parfois difficile à vivre sur la durée. En effet, je lis avec beaucoup d’intérêt ce que vous exprimez de la difficulté que vous éprouviez quand il s’agissait de commenter au patient un examen d’imagerie défavorable. Peut-être ne souhaitiez-vous pas de relation plus durable avec les patients ?

Pour moi, la seule bonne façon d’annoncer une mauvaise nouvelle à un patient, c’est de le faire avec des mots dénués de toute ambiguïté, même si cela peut être parfois violent pour le patient et pour le médecin. Un cancer du côlon doit être présenté comme tel, et non pas comme un « polype cancéreux », comme le font la plupart des médecins. Le patient ne retiendra vraisemblablement que le terme « polype », et oubliera l’essentiel, l’adjectif déplaisant. Et le médecin annonceur aura donné, de bonne foi, une information mal comprise car ambiguë.

Ce passage me donne l’occasion de dire pour la première fois à un radiologue (même s’il n’exerce plus) ce que je pense de cette question, et j’imagine d’emblée que vous n’allez pas être d’accord avec mes propos. Je suis profondément persuadé que ce n’est pas le rôle du radiologue que de donner aux patients des explications sur ce qu’implique le diagnostic posé par l’imagerie en termes de traitement et de pronostic. C’est à mes yeux la prérogative exclusive du prescripteur de l’examen d’imagerie.

Un autre point médical que j’aimerais développer un peu, c’est celui du déni de réalité, dont vous parlez sans le dire vraiment. Et l’on comprend en vous lisant que le déni n’épargne pas les médecins. J’ai une expérience personnelle assez douloureuse avec le déni, qui concerne mon frère aîné. Il y a quelques années, ce dernier, atteint d’un cancer ORL devenu incurable, fut hospitalisé à sa demande en Unité de Soins Palliatifs. Notre famille et un de ses collègues chirurgien l’avaient tellement persuadé qu’il allait s’en sortir qu’il m’était devenu impossible d’expliquer à mes proches que mon frère allait mourir, ce qui, bien évidemment, a fini par arriver assez vite. J’ai encore en tête les mots de mon autre frère (qui a un vrai problème avec la maladie et la mort), qui me répondait invariablement quand j’évoquais cette échéance aussi prochaine qu’inéluctable : « Comment peux-tu être aussi cynique ? ». Il n’y a aucun cynisme à dire la vérité, même quand elle dérange.


Pour terminer cette trop longue lettre, je vous avoue ma fascination pour les médecins-écrivains, dont vous êtes un très bel exemple, parmi d’autres, certains très prestigieux (Céline, Conan Doyle ou Schnitzler). Pour ma part, je n’ai ni l’imagination ni le souffle nécessaires pour devenir romancier. Je me contente donc, pour satisfaire mon envie d’écriture, de commettre régulièrement de petits textes sans prétention que je publie en ligne sur un blog que j’ai créé à cette intention (« propos-de-medecins.fr »), ce qui m’évite les refus que je ne manquerais pas d’essuyer si la tentation me prenait de les adresser à un éditeur. Vous avez vous-même connu de tels refus, malgré le soutien considérable de JMG Le Clézio.

J’ai presque honte de vous dire, après une aussi longue missive, qu’une des qualités que j’ai le plus appréciée dans votre livre, c’est sa concision, vertu littéraire qui devient de plus en plus rare (y a-t-il encore de nos jours des écrivains de la trempe de Guy de Maupassant, pour savoir faire court ?).


Soyez assuré de ma sincère admiration pour votre travail.


Dr C. Thomsen, janvier 2020

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© Christian Thomsen