Pour Alexandre Vialatte

Dernière mise à jour : oct. 9



J’avais envisagé deux titres possibles pour ce billet, avant d’y renoncer, les ayant jugés vraiment trop prétentieux : Mon Vialatte, et Mon ami Vialatte. Le premier faisait référence au titre d’un des livres d’Alexandre Vialatte, Mon Kafka. J’y reviendrai. Le second au fait que j’ai été récemment adoubé par l’Association des amis d’Alexandre Vialatte*, à ma plus grande fierté.

On le sait peu, mais il existe en réalité quatre catégories d’individus : en premier lieu ceux qui n’ont jamais entendu parler de Vialatte, de près ou de loin, ne serait-ce qu’en raison de leur méconnaissance totale de la langue française. Ils doivent être des milliards dans ce cas. Leur cas est désespéré.

Parmi ceux qui maîtrisent notre belle langue, ils sont un certain nombre pour qui ce nom est vaguement familier, comme celui de Marcel Proust, mais ils n’ont pas pour autant lu l’écrivain qui se cache derrière ce patronyme, peut-être par timidité vis-à-vis ce qu’ils pensent être un monument de la littérature. Ils ont raison sur ce point, mais le chef-d’œuvre en question, s’il n’est plus « en péril » depuis longtemps, mais pas encore « le monument préféré des Français », est toujours « notoirement méconnu », quoique les choses s’arrangent depuis l’époque où notre auteur se présentait sous cet oxymore.

D’autres ont osé franchir le pas, mais n’ont pas été séduits par sa petite musique si personnelle, sa fantaisie cocasse et son humour si particulier. Nous ne pouvons que les plaindre. Ils rejoignent la cohorte de tous ceux qui affirment n’avoir pas eu la force, ou le courage, voire les deux, d’aller au-delà de la première page de la Recherche, se privant ainsi de bien des merveilles, présentes dès la deuxième page, sans compter les suivantes, ni d’ailleurs la première.

Et puis il y a ceux qui sont « entrés en religion », pour qui Vialatte est un auteur de chevet, voire un ami. Je fais partie de cette confrérie, tout comme mon ami Patrick Corneau.


Si j’ai eu envie de parler de Vialatte, c’est que le susnommé Patrick Corneau, dans son blog littéraire Le Lorgnon mélancolique, titre tellement « vialattien » (néologisme que j’espère validé par l’Académie), a fait récemment la recension du dernier numéro de la revue mensuelle Europa consacré à cet auteur que nous chérissons tous les deux.

Ce numéro est particulièrement bien fait, mais, tout comme les meetings politiques, il risque de n’intéresser que les convaincus, déjà acquis à la cause. Alors, comment faire pour donner aux autres envie de le lire ?

D’abord leur dire en quelques mots quel fut ce personnage tellement attachant et complexe (il adorait l’art moderne, mais affichait des opinions réactionnaires). Il aimait à écrire, dans ses Chroniques de la Montagne (le fameux quotidien de Clermont-Ferrand), qu’il terminait toujours par la clausule rituelle Et c’est ainsi qu’Allah est grand, que la Femme remonte à la plus haute Antiquité, paraphrasant ainsi Gérard de Nerval. Il n’avait pas pour lui-même une telle prétention, lui qui naquit en 1901 pour mourir en 1971. Bien que natif de la Haute Vienne, il revendiquait avec force son auvergnatitude (là je ne suis pas sûr que l’Académie cautionne), Ambert étant le berceau de sa famille et son refuge (c’est là qu’il écrivit Le fidèle Berger). On se souvient que cette sympathique sous-préfecture du Puy de Dôme fut gentiment martyrisée, avec son homologue Issoire, par la bande des Copains de Jules Romains, autre Auvergnat.


Son activité littéraire peut se résumer en trois volets qui se sont succédés dans le temps : d’abord le traducteur d’œuvres importantes de la littérature allemande, notamment celles de Kafka. Puis le romancier, qui renonça à faire publier ses romans après la parution du troisième, Les fruits du Congo. Ce roman aurait pu être récompensé par le Prix Goncourt si Julien Gracq, qui refusa le prix, n’avait pas eu la malencontreuse idée de publier la même année Le rivage des Syrtes. Et enfin l’auteur de près de mille chroniques, genre dans lequel il excella, et qui fit sa gloire posthume.


Dans Mon Kafka Vialatte nous raconte avec drôlerie comment lui fut remis un paquet contenant, dans un emballage banal, le roman de Kafka Le Château. C’est un postier allemand qui le déposa sur son bureau de rédacteur de la Revue rhénane. La description du facteur allemand, de ses moustaches mirobolantes et de son costume extravagant autant qu’officiel, est en soi un grand moment de littérature et d’humour. Vialatte, âgé alors de 24 ans, n’eut de cesse de traduire Kafka, totalement ignoré en France, pour le faire connaître. Cependant il avait une vision assez personnelle de l’œuvre de Kafka, qu’il considérait comme un auteur comique, ce qui ne fut pas du goût de la corporation des traducteurs sérieux, qui estimaient (à tort ou à raison), que le traducteur doit s’effacer derrière l’auteur traduit. J’en veux pour preuve que, dans l’introduction des œuvres complètes de Kafka dans la collection La Pochothèque, les traducteurs, éminemment respectables, ne citent jamais son nom, alors même que l’on comprend aisément que la façon trop personnelle à leur goût dont Kafka était traduit jusque-là fait référence au travail de Vialatte. Vialatte fut aussi le traducteur de Brecht, de Goethe, de Thomas Mann, de Nietzsche, d’Hugo von Hofmannsthal, et de bien d’autres encore. Jolie tableau de chasse !

Je signale que la grande proustologue Laure Hillerin a colligé dans un amusant petit livre, Proust pour rire, des passages comiques dans l’œuvre du cher Marcel. Elle en a même fait un spectacle très drôle, où l’on rit souvent.


Patrick Corneau et plusieurs contributeurs de la revue Europe nous racontent leur rencontre, plus souvent virtuelle que réelle, avec Vialatte. Pour ma part, ce fut très simple. Il y a déjà plus de 40 ans je tombais un jour par hasard, dans une librairie où j’avais mes habitudes, sur un roman dont le titre attira mon attention par son incongruité, Les fruits du Congo. J’ignorais le nom de l’auteur. J’ai lu le livre, et je suis alors tombé dans la marmite de potion magique. Le plus étonnant pour moi c’est que ce livre a été publié l’année de ma naissance, en 1951 (ce fait n’intéressera que moi en réalité). Vialatte avait alors cinquante ans.


Vint ensuite la lecture des Chroniques de La Montagne, publiées d’abord en volumes séparés dont les titres m’enchantaient, un en particulier : L’éléphant est irréfutable. Depuis, je n’imagine pas un éléphant qui ne soit pas irréfutable. Mais tous seraient à citer, notamment Éloge du homard et autres insectes utiles. En l’an de grâce 2000 toutes les Chroniques parues dans le quotidien La Montagne (ou presque) furent réunies dans deux volumes de la belle collection Bouquins. J’y reviens souvent, comme on rend visite à l’improviste à un ami, comme le dit si joliment Hervé Gaymard dans sa contribution. C’est pourquoi j’avais envisagé furtivement d’intituler ce propos Mon ami Vialatte. Notons qu’il n’y a peut-être qu’en France qu’un ministre puisse être aussi un fin spécialiste de littérature (et aussi de BD).


Et, à propos de BD, je trouve des similitudes frappantes entre la fantaisie d’Alexandre Vialatte et celle du plus grand auteur de BD selon moi, j’ai nommé Marcel Gotlib. Notamment dans ses Chroniques animalières du Pr Burp, qu'il a disséminées tout au long de la fameuse Rubrique-à-Brac. Un exemple parmi cent, la description du cochon par le distingué conférencier portant haut-de-forme et gants blancs : « Renfermé, secret, pudique, le regard perdu dans on ne sait quelle solitude mais cachant une âme et un cœur délicats sous une trompeuse couche de lard, voici le cochon. » Il ne manque ici que le dessin qui accompagne cette présentation vialattesque.


Dans la monographie d’Europe figure un article érudit (façon diplomatique de dire que je le trouve un peu pédant) de Marianne Silberfeld-Brouard, qui a une trouvaille linguistique amusante pour parler des chroniques de Vialatte. Elle les appellent « vialattine » (ce qui me fait un peu penser à la « moraline » de Nietzsche). Pourquoi pas. Mais je préfère que l’on évoque Vialatte avec la légèreté qu’il mettait dans ses écrits.


Je reviens à ma question de départ : comment donner envie de lire Vialatte ?

Il me semble que le plus sûr moyen de donner une idée de son talent, c’est de recourir à la citation, qu’Antoine Compagnon appelle La seconde main, titre d’un de ses essais savants. Je citerai donc des auteurs qui ont contribué au volume de la revue Europe, qui ne se sont pas eux-mêmes privés de citer abondamment le cher grand auteur.

Je commence par celle-ci, extraite des Fruits du Congo, tant elle me plaît : « Le docteur n’avait pas l’habitude des enfants et traita son neveu comme une maladie. »

Jérôme Garcin, parlant de la chronique en général, évoque « l’art de parler de soi en pensant aux autres, l’irrépressible goût de la digression, la faculté de saisir et de restituer l’air du temps. Vialatte y excellait à La Montagne ».

Parlant de l’humour de Vialatte, Denis Wetterwald nous offre cette profession de foi : « Il faut s’amuser avec le tragique…. Mais il demande, comme la mélinite, à être manié avec précaution. Rien n’exige autant de tact. »

Et, se faisant philosophe, Vialatte nous affirme que « le vrai est trop beau ou trop triste pour qu’il ne faille pas lui donner l’air d’une plaisanterie. C’est un vin trop fort pour les hommes. Ils ne le supportent que s’ils ne peuvent pas y croire. »

Pour Vialatte, poursuit Denis Wetterwald, l’homme se caractérise par son inconséquence. « Il passe sa vie à se poser des problèmes dont il enseigne à ses enfants la solution. Depuis des milliers d’années qu’il doute, la première chose qu’il enseigne à son fils, c’est la réponse aux questions qu’il se pose. » Faute de trouver une définition valable de l’homme et de son destin, Vialatte en fait, au choix, un « lophophore à bretelles » ou un « salsifis songeur », ces deux expressions loufoques étant caractéristiques du bréviaire vialattien.

J’aime particulièrement cette citation, qui amuse le chirurgien qui sommeille en moi : la conscience « est un organe comme l’appendice, qu’on ne connaît que par les maux qu’il inflige, et dont on ne sait à quoi il sert. »

Et, pour finir, une petite dernière de ce catholique impénitent : « Dieu se dissimule comme le loup de la devinette qui se cache dans sa propre image au milieu des branches du pommier. On ne voit que lui quand on l’a découvert. D’autres ne voient jamais que le pommier. » L’agnostique que je suis n’a jamais vu que le pommier. Mais, n’étant pas athée, je ne nie pas que le loup puisse y être.


Résumons-nous : si vous n’avez pas encore lu Vialatte, il est temps de vous y mettre. Vous y trouverez des choses plus légères et plus loufoques que celles que j’ai sélectionnées. Et pensez aussi à faire un détour du côté du génial Gotlib.


*Le lecteur pressé évitera de confondre l’Association des amis d’Alexandre Vialatte (AAAV) avec l’Amicale des amateurs d’andouille de Vire.



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