Proust toujours


Un rare portrait d'Alfred Agostinelli

L’année 2022 qui vient de commencer devrait être l’année Proust, puisqu’il est mort il y a tout juste cent ans, précisément le 18 novembre 1922. Et comme il est né le 10 juillet 1871, nous commémorions l’année dernière les cent cinquante ans de sa naissance, notamment avec une très belle exposition installée au musée Carnavalet – Histoire de Paris, Marcel Proust, un roman parisien. Le catalogue de l’exposition est somptueux.

Plusieurs ouvrages ont paru pour ces deux occasions successives, notamment celui, passionnant, de Laure Hillerin, À la recherche de Céleste Albaret, dont j’ai rendu compte dans deux billets de ce blog. Et, plus récemment, Le grand monde de Proust de Mathilde Brezet, qui est une sorte de volumineux dictionnaire (six cents pages) n’explorant qu’une petite centaine des quelque deux mille cinq cents ( !) personnages de la Recherche, à laquelle s’ajoutent quelques lieux emblématiques de l’œuvre comme les imaginaires Balbec, Combray et Doncières, ou encore la Venise du temps de Proust, sans ses énormes et envahissants navires de croisière.


Mais je souhaite parler dans ce billet du tout récent livre de l’universitaire aixois Jean-Marc Quaranta, joliment intitulé Un amour de Proust, enquête sur un personnage mystérieux et assez méconnu de l’univers proustien, que les proustologues considèrent comme le modèle le plus plausible, transposé dans le genre féminin, du personnage essentiel d’Albertine. Le titre de l’ouvrage est évidemment un clin d’œil à Un amour de Swann, qui relate les amours de Charles Swann avec la demi-mondaine Odette de Crécy, caractérisées par la jalousie maladive de Swann (pour une femme « qui n’était même pas son genre », et qu’il finira par épouser), qui est en fait celle qu’éprouvera plus tard Proust vis-à-vis d’Alfred Agostinelli.

Comme je pouvais m’y attendre, il n’y a pas d’entrée Alfred Agostinelli dans Le grand monde de Proust, puisqu’il n’est pas, à proprement parler, un personnage de la Recherche. Le peu que l’on sait de lui se trouve à l’entrée consacrée à Albertine Simonet. En effet, Jean-Marc Quaranta le reconnaît d’emblée, ses longues recherches très fouillées ne lui ont pas appris grand-chose sur Alfred Agostinelli, faute de documents. Il aurait pu, découragé par la rareté de ceux-ci, renoncer à écrire un livre sur ce héros très discret. Mais il aurait été dommage pour nous de ne rien faire du résultat de toutes ses recherches, ou de se contenter d’un article très érudit qui n’aurait été lu que par quelques universitaires chenus. Il a choisi la judicieuse option d’en faire un roman, qui ne sera pas le portrait d’Alfred mais le récit de ses minutieuses recherches, dont le héros est en définitive l’auteur lui-même. Je note en passant que J-M. Quaranta emploie toujours (à une exception près toutefois) l’expression « le héros » quand il parle de celui que les lecteurs de la Recherche, qu’ils soient spécialistes ou simples amateurs, ont coutume de nommer « le narrateur ».


Laure Hillerin, qui nous livre un portrait fouillé et très vivant de Céleste Albaret, a eu la chance de disposer d’une mine de documents, notamment des photos et les enregistrements de ses interventions à la radio ou à la télévision, complétés par son livre de souvenirs co-écrit avec Georges Belmont, sobrement intitulé Monsieur Proust. Ce n’est pas le cas pour Jean Marc Quaranta, dont l’objectif est de faire revivre pour ses lecteurs ce beau et doué jeune homme dont Proust était éperdument épris, la réciproque n’étant pas vraie, puisque l’auteur arrive à la conclusion qu’Alfred n’était pas homosexuel, cassant l’image de gigolo cupide qu’il traîne auprès des spécialistes de Proust.

Et pour tenter de le ramener à la vie, l’auteur commence par nous faire partager sa longue quête de la sépulture d’Agostinelli, qu’il retrouve, quasiment à l’abandon, dans le cimetière niçois de Caucade. Une fois cette tombe identifiée, il apprend qu’elle risque d’être récupérée par la mairie par manque de place, sauf à retrouver des descendants de sa famille, Alfred étant mort sans enfant. Toute cette quête, longtemps infructueuse en ce qui concerne la recherche d’héritiers, occupe une partie non négligeable du livre. J’ai toujours un peu de mal à comprendre pourquoi il est tellement important pour certains d’identifier une sépulture pour se faire une idée de la personnalité du mort qui l’occupe quand il était vivant. On peut être un lecteur passionné de Proust sans éprouver le besoin de se recueillir sur sa tombe au Père-Lachaise, ni même de savoir où elle se situe. Bonne nouvelle toutefois, les efforts déployés par l’auteur pour sauver la tombe d’Alfred Agostinelli seront, in fine, couronnés de succès.


Le livre de J-M. Quaranta nous fait revivre d’abord la rencontre de Proust avec Alfred à l’époque où il était son chauffeur de taxi, à Cabourg, en 1907, en même temps qu’Odilon Albaret, les deux hommes étant employés par la même compagnie monégasque de « taximètres » dirigée par l’ami d’enfance de Marcel, Jacques Bizet, le fils de Georges et le beau-fils de la grande amie de Proust, Mme Strauss. Odilon épousera en 1913 Céleste Gineste. Elle deviendra, de 1914 à 1922, la personne la plus proche de Proust jusqu’à sa mort, son valet de chambre, sa gouvernante, son intime et même son amie, avant de se transformer en gardienne féroce de la mémoire de son maître. Toute cette période est magnifiquement documentée et racontée par Laure Hillerin dans son très beau À la recherche de Céleste Albaret.

Notons qu’Alfred et Céleste se sont croisés chez Proust en 1913, mais que celle-ci n’a pas gardé un souvenir très marquant de celui-là, comme elle l’expliquera plus tard. Et elle n’adhèrera jamais à l’hypothèse faisant d’Alfred le modèle d’Albertine. Mais il faut dire qu’elle ne croyait pas non plus à l’homosexualité de son maître vénéré, et encore moins à l’idée qu’il puisse être un client du bordel masculin de la rue de l’Arcade tenu par Albert Le Cuziat, le modèle de Jupien. Elle méprisait cordialement ledit Jupien, qui venait parfois rendre visite à Proust, lequel l’appréciait comme informateur sur les mœurs de l’aristocratie.


La seconde période racontée par J-M. Quaranta se déroule entre fin 1913 et début 1914, à l’époque où Alfred est employé par Proust comme dactylographe, ce qui n’était pas de tout repos pour Marcel car l’étude fouillée des feuillets dactylographiés à laquelle se livre l’auteur montre qu’Alfred ne maîtrisait pas mieux l’orthographe que la dactylographie. Alfred travaille chez Proust mais ne loge pas chez lui. Marcel, qui est d’une jalousie maladive, soupçonne Alfred, nullement amoureux de son maître, avec qui il semble bien n’avoir jamais couché malgré une évidente complicité, de voir en secret des inconnus de sexe masculin, une fois qu’il a quitté le 102 boulevard Haussmann, la tanière de Proust. Ce dernier ira même jusqu’à le faire suivre par un détective privé, qui sera bien obligé de rapporter à son client que non seulement Alfred n’est pas homosexuel, mais qu’il ne voit personne d’autre que sa compagne Anna.



Alfred avec son père et son frère

Le rêve d’Alfred est de piloter un avion, et il va obtenir de Proust, qui ne peut rien lui refuser tant il en est amoureux, qu’il l’inscrive au brevet de pilotage de l’aérodrome de Buc, sous le nom d’emprunt de Marcel Swan (avec un seul « n »). Mais, une fois l’inscription faite, Marcel va se raviser pour les leçons, car il craint un accident mortel de pilotage, ce qui va provoquer la déception d’Alfred et une première fuite à Monaco, chez son père, en décembre. Proust va alors beaucoup s’agiter pour le faire revenir, et l’auteur suppose que c’est Odilon qui va finir par obtenir le retour au bercail du dactylographe prodigue, après l’échec dans cette mission de son homme de confiance Albert Nahmias. Pour plus de sécurité, Proust va loger Alfred chez lui, avec Anna (sa fiancée ou son épouse), de sorte qu’il l’aura toujours sous sa surveillance. Cette jalousie furieuse va finir par exaspérer Alfred, qui prendra au mot Marcel quand ce dernier lui dira qu’il le chasse, espérant bien entendu qu’Alfred n'en fasse rien. Il s’établira à Antibes, sous son vrai nom et auprès de sa famille, vraisemblablement le 15 avril, pour pouvoir prendre des cours de pilotage à l’aérodrome de la Grimaude, aujourd’hui remplacé par un terrain de football. Il obtiendra même son brevet de pilotage, mais, comme il mourra quelques jours après, ce brevet ne sera jamais enregistré.


Pour tenter une nouvelle fois de faire revenir son cher Alfred, Proust lui achète un aéroplane Blériot haut de gamme, sur le flanc duquel il fait graver un vers célèbre de Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Il lui fait également le cadeau d’une automobile, probablement une Mors et non pas une Rolls, beaucoup plus coûteuse. Cette Rolls, c’est le narrateur qui l’offre à Albertine. Agostinelli ne devait pas être aussi vénal que la légende proustienne le dit puisqu’il refusa ces cadeaux somptueux, qui vont rester sur les bras de Proust, lequel demandera à son destinataire de l’aider à s’en défaire.


Alfred va mourir noyé en face d’Antibes après que son avion se sera abimé en mer. Ce que Proust craignait par-dessus tout a donc fini par se produire, le 30 mai 1914. En fait Alfred n’aurait jamais dû mourir, puisqu’il n’était même pas blessé après que son avion eut touché la surface de la mer, comme ont pu le constater les gens qui, sur le rivage, ont assisté à la scène et ont entendu ses appels au secours. Parmi eux se trouvait Anna, qui a donc vécu toute la scène. Mais Alfred, qui savait très bien nager, a pourtant commis l’erreur de rester dans l’appareil, qui a fini par couler à pic, emportant avec lui son pilote prisonnier, dont le corps méconnaissable fera surface quelques jours plus tard, à Villeneuve-Loubet, où est établi le certificat de décès.


Tout cet épisode, qui fera énormément souffrir Proust, sera transposé dans son œuvre, et occupera une bonne partie de La Prisonnière et d’Albertine disparue.

Dans le roman le narrateur a accueilli chez lui sa maîtresse Albertine Simonet. Il est amoureux de la jeune fille, qu’il couvre de robes somptueuses de chez Fortuny et de cadeaux, mais pense, à juste titre, qu’elle ne l’aime pas. Il craint surtout qu’elle ne soit en réalité lesbienne (gomorrhéenne ou adepte des amours saphiques, pour le dire comme Proust), et la fait suivre pour savoir si ses craintes sont fondées. Elle finira par le quitter, pour fuir sa jalousie maladive. Et, comme le savent tous les lecteurs de la Recherche, elle va rapidement faire une chute de cheval mortelle. Les deux fuites d’Alfred, entrecoupées d’un retour de quelques mois chez Proust, sont condensées dans le roman en un seul épisode. Une différence essentielle entre le roman et la réalité, c’est que le narrateur semble s’être remis assez vite de son chagrin, alors que Proust sera durablement dévasté par la mort de son cher et bel Alfred, dont il dira même qu’il était, après ses parents, l’être qu’il avait le plus aimé. Proust a paré son cher dactylographe de toutes les qualités, et lui a versé des émoluments royaux pour avoir rempli cette fonction, ce qui explique en partie la réputation infondée de vénalité d’Alfred.

L’histoire d’amour malheureux entre Proust et Alfred sera également transposée dans des épisodes de la vie d’autres personnages de la Recherche : Charlus et son jeune amant Félix d’une part, Saint-Loup et sa maîtresse Rachel d’autre part.


Le portrait que nous livre J-M. Quaranta est donc très parcellaire, mais notre auteur a acquis la conviction qu’Alfred Agostinelli, qui admirait sincèrement Proust, était au fond un type bien, « un bon gars », comme il le dit, et nullement un être cupide et manipulateur, comme il arrive parfois qu’il soit caricaturé.


Ce livre, malgré ses grandes qualités et l’ingéniosité de sa conception, reste un ouvrage pour spécialistes des recherches littéraires approfondies, non destiné en principe au simple amateur de l’œuvre de Proust que je suis. C’est pourquoi, bien que j’aie pris beaucoup de plaisir à le lire, il me laisse un peu sur ma faim. Le roman, vrai ou juste vraisemblable, d’Alfred Agostinelli reste donc à écrire.

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