Relire

Il est fréquent que, dans leurs écrits, certains intellectuels incitent leurs lecteurs à « relire » tel grand penseur (« relisez Sartre », ou bien « relisez Aron », c’est selon), quand ce n’est pas un auteur de seconde zone, mais qu’il est de bon ton de connaître et surtout d’avoir lu, ne serait-ce que pour pouvoir le relire, comme nous y sommes fortement incités. Ces intellectuels font à leurs lecteurs l’insigne honneur de considérer qu’ils ont le même niveau de culture, voire d’érudition, qu’eux-mêmes. C’est à l’évidence faire preuve de beaucoup de courtoisie à l’égard du commun des lecteurs, mais, si cela était le cas, ces intellectuels, qui aspirent probablement au plus vaste lectorat possible, ne serait-ce que pour gagner correctement leur vie, ne seraient pas lus par grand monde.

Je ne parle pas ici des universitaires appointés par l’Alma mater, qui n’écrivent que pour leurs pairs, probablement un peu moins pointus qu’eux sur le sujet dont traite leur bouquin en cours de rédaction, mais certainement plus calés sur un autre sujet universitaire, à propos duquel ils ont déjà commis un livre de spécialiste, bardé de notes et de références. Bref, le monde de l’érudition universitaire dans toute sa splendeur.

En 1997 le spécialiste d’histoire contemporaine Michel Winock publiait Le siècle des intellectuels, livre d’une très grande clarté et particulièrement plaisant à lire, ce qui est plus rare qu’on ne le croit s’agissant de livres d’intellectuels. J’en profite pour rappeler une de mes citations favorites, qui se trouve quelque part, et plus précisément à la date du 7 octobre 1892, dans le superbe Journal de Jules Renard : « La clarté est la politesse de l’homme de lettres ». Je la complète par une autre, de Vauvenargues : « La clarté est la bonne foi des philosophes ». Dans ce livre, Michel Winock racontait, en trois parties chronologiques, les affrontements d’intellectuels du XXème siècle liés soit par l’amitié, soit par la détestation, soit même par la succession de ces deux affects : les années Barrès, les années Gide et les années Sartre. En 2001, il explorait, dans Les voix de la liberté, la trajectoire d’écrivains engagés du XIXème siècle, de Chateaubriand à Zola. Il faudrait que je trouve le temps de relire ces deux ouvrages particulièrement éclairants. Mais j’ai d’autres projets de relecture, puisque la période de confinement que nous vivons nous offre le loisir de lire ou de relire. Je pense même pouvoir faire les deux, en alternance. C’est bien le seul effet bénéfique des maladies contagieuses.


Ceci n'est pas ma bibliothèque

Une quatrième lecture de La Recherche ne me semble pas envisageable, car non compatible avec la durée prévisible du confinement. Ce sera pour plus tard. Était-ce à propos de Proust que quelqu’un (mais qui donc ?) a dit : «  Je ne l’ai pas lu, mais je l’ai beaucoup relu » ?

Répondant à une question de journaliste qui lui demandait s’il avait vraiment lu tous les livres dont il parlait à l’antenne, un animateur d’émission littéraire télévisée (qui donc ? Probablement pas Pivot !) a répondu « Oui, mais pas personnellement » !

Il fallait oser le concept de la lecture indirecte, par collaborateur interposé, équivalant médiatique du « nègre » de l’écrivain, d’Alexandre Dumas en particulier.

Mais au fait, pourquoi relire quand il y a tant à lire, ne serait-ce que les méconnus Cahiers de Joseph Joubert, dont Patrick Corneau nous promet bien des délices ? J’y vois plusieurs raisons.

La première de ces raisons, c’est, tout simplement, le plaisir, celui de retrouver un texte aimé, comme nous regardons une nouvelle fois tel film que nous adorons, en sachant à l’avance qu’à tel endroit nous allons rire, et à tel autre être ému, parfois aux larmes. À chaque fois que je regarde le Cyrano de Jean-Paul Rappeneau, je ne peux pas empêcher mes larmes de couler dans la scène finale, au moment où Roxane s’aperçoit que la lettre tachée du sang de Christian que Cyrano lui lit à chacune de ses visites, il ne la lit pas, il la récite par cœur, tout simplement parce que c’est son cœur qui la lui a dictée autrefois.

Une autre raison, c’est la nostalgie. Tel texte que nous avons adoré plus jeune, que deviendra-t-il pour le lecteur différent que nous sommes devenus ? La déception guette… L’inverse aussi. Comme tout le monde, j’ai lu Mme Bovary dans mon adolescence, comme un pensum scolaire. Quand j’ai vraiment lu ce chef-d’œuvre, vers la trentaine, j’ai été durablement ébloui.

Troisième raison, le remords, ou une forme de perfectionnisme. En effet nous savons bien que nous avons lu un peu trop vite certains livres pour les avoir vraiment appréciés. De ce fait, nous souhaitons leur donner une seconde chance.

Dernière raison : certains livres, comme La Recherche, sont inépuisables, et chaque nouvelle lecture apportera quelque chose qui nous avait échappé à la précédente.


Non plus

Alors, quoi relire ? Tout dépend de ce que chacun a déjà lu…


Ces dernières années j’ai eu l’occasion de découvrir les livres d’un écrivain-médecin de très grand talent, Laurent Seksik. Il est un spécialiste très réputé de Stefan Zweig, écrivain qui m’a passionné il y a une bonne vingtaine d’années. Il est l’auteur d’une « exofiction » remarquée, Les derniers jours de Stefan Zweig. Il a eu l’excellente idée de publier, en 2016, une anthologie d’extraits choisis et commentés par lui-même, illustrée par de très belles photographies d’époque, du chef-d’œuvre de Zweig, Le monde d’hier, un des livres qui a le plus marqué ma vie de lecteur amateur, fasciné par l’univers viennois de l’Apocalypse joyeuse du tournant des XIXème et XXème siècle (la formule est de Hermann Broch). Zweig est l’archétype de l’intellectuel juif viennois cultivé, et l’incarnation du grand citoyen européen, espèce qui a totalement disparu de nos jours. Personne n’incarne mieux que lui ce monde d’hier, que je n’ai pas connu, mais qui continue à me faire rêver. Il se pourrait que le monde d’avant le confinement provoqué par l’épidémie de Covid-19 ne nous apparaisse, dans quelques années, comme le monde perdu d’hier. Je me propose donc, à défaut de relire Le monde d’hier en version originale, de lire l’anthologie choisie et commentée par Laurent Seksik.

Puisque j’évoquais le Journal de Jules Renard, pourquoi ne pas le relire aussi ? C’est un bouquin pour une île déserte. Projet retenu.


Toujours pas.

En suivant l’actualité quotidienne du Covid-19 vue par le prisme des Carnets de la drôle de guerrede l’excellente revue Philosophie magazine, je tombe sur le concept de réfutabilité de Karl Popper, qui permet de tracer la ligne de démarcation entre science et non-science. Je n’aurais pas l’audace de prétendre avoir lu Popper, mais, il y a une vingtaine d’années, j’avais été fasciné par ce personnage qui était le sujet d’une biographie intitulée Karl Popper – Un philosophe heureux. Voilà un essai à relire, sans aucun doute. Vive la réfutabilité ! Et d’ailleurs, Alexandre Vialatte ne disait-il pas que L’éléphant est irréfutable ?

De ce dernier, un très grand bouquin à relire, Les Chroniques de la Montagne, ponctuées par le rituel « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! », formule en forme de mantra ironique qui serait peut-être considérée par nos islamistes contemporains comme blasphématoire de la part d’un chrétien.

Mais j’ai déjà lu au moins trois fois toutes ces Chroniques. Les relire une nouvelle fois peut donc attendre.


J’ai terminé récemment la lecture d’un essai passionnant écrit par un essayiste et philosophe allemand, Wolfram Eilenberger. Son titre : Le temps des magiciens. L’auteur nous raconte les trajectoires personnelles et intellectuelles de quatre philosophes allemands pendant la décade prodigieuse qui s’étend de 1919 à 1929, à savoir Walter Benjamin, Ernst Cassirer, Martin Heidegger et Ludwig Wittgenstein. Le dernier cité m’a toujours fasciné, sans avoir osé le lire. Même Bertrand Russell, qui fut à l’origine de sa publication, disait ne rien comprendre au Tractatus logico-philosophicus… Alors, serait-il raisonnable d’essayer, ou devrais-je me contenter de me réciter la dernière phrase du livre, le fameux et mystérieux « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » ? Une autre traduction est fréquemment retenue pour le second hémistiche de la citation : Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. J’ai envie de proposer une formulation moins lourdement teutonne : Ce qui est indicible doit le rester. Mais ce n’est probablement pas une traduction très fidèle. Et puis Wittgenstein ne visait pas le beau langage, mais le langage exact et précis.

En fouillant dans ma bibliothèque, je tombe sur les Remarques mêlées de Wittgenstein, que je n’avais fait que parcourir jusque-là. Maintenant que je me suis promis, pour la lecture, de prendre le temps de la lenteur que permet le confinement, je crois que l’occasion est venue, non pas de relire ce livre posthume, mais, tout simplement de le lire, de le déguster par petites bouchées, avec gourmandise. Fini le temps de la lecture boulimique ; place à la lecture « gastronomique ».

Et puis, petit clin d’œil personnel, Wittgenstein est mort un mois et demi après ma naissance… Je ne vois pas le rapport, dirait ma fille.

Et pourquoi ne pas relire un des merveilleux livres du psychiatre et psychothérapeute américain Irvin Yalom ? C’est un anesthésiste de Montpellier, féru d’hypnothérapie et de psychanalyse, qui me l’avait fait connaître. Mais lequel relire ? La Malédiction du chat hongrois, Mensonges sur le divan, La méthode Schopenhauer, Et Nietzsche a pleuré, ou le plus beau de tous, Le problème Spinoza

Ou encore un roman de Sándor Márai ? Les Braises en priorité.

À moins que je ne reprenne un essai de Tzvetan Todorov, auteur dont j’ai fait la découverte en 2002 grâce à un livre d’entretiens avec Catherine Portevin, Devoirs et Délices – Une vie de passeur. Ou son dernier livre, paru juste après sa mort survenue en 2017, Lire et vivre. Est-il titre plus actuel que celui-ci ? Quant au recueil intitulé Le siècle des totalitarismes, il serait probablement toujours d’actualité par ces temps de populisme triomphant.

Autre projet de lecture : Modiano, que je n’ai pas encore abordé. Il est grand temps de m’y mettre…

Alors, au travail !


On s'en approche !

Dr C. Thomsen, 19 avril. 2020

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