Un souvenir qui s’ignore

Il y a environ six mois, je faisais, grâce au processus bien connu de sérendipité, la connaissance du blog littéraire de Patrick Corneau, Le Lorgnon mélancolique. Son dernier livre paru s’appelait Une mémoire qui désire, sous-titré Spicilège, mot quelque peu désuet et guère usité, au charme suranné. Ce livre m’avait vraiment emballé, et j’en avais fait un petit compte-rendu enthousiaste que j’avais publié début novembre 2019 sur mon blog, billet intitulé Spicilège, tout simplement.

Patrick Corneau récidive avec un livre bâti selon le même principe que le précédent, à savoir un florilège de petits textes sans lien les uns avec les autres, et qu’il a cette fois-ci appelé Un souvenir qui s’ignore, publié de très belle façon par les Éditions Conférence, dans la collection Choses humaines : couverture sobre de couleur crème, qui évoque la Collection blanche de la NRF, mais sans le liseré noir d’encadrement ; papier d’excellente qualité, très agréable à toucher, voire à caresser ; typographie élégante. Bref, un très bel objet. Voilà pour le plumage. Qu’en est-il du ramage ? Sûrement à la hauteur, connaissant l’auteur.

Le titre provient de la correspondance de Flaubert avec sa maîtresse Louise Collet (à l’origine, on s’en souvient, de l’expression « les Anglais débarquent » pour parler de ses règles qui l’obligeaient à reporter sa visite au grand homme) : La mélancolie elle-même n’est qu’un souvenir qui s’ignore. Nous sommes prévenus, la mélancolie sera la tonalité de base de ce recueil de pensées et de réflexions marquées par l’esprit de la poésie.


Le sommaire nous indique que ces fragments sont organisés en sept chapitres dont les titres évoquent, pour l’un d’entre eux ceux que Satie donnait à ses œuvres (Vexations), et pour un autre l’œuvre d’Hésiode intitulée Les travaux et les Jours (Les jours et les peines). Je suis nettement plus intrigué par la signification de Commandantes pensées. Mystère… Peut-être des injonctions que l’auteur se ferait à lui-même ?

Après le sommaire, l’auteur a l’amabilité de nous éclairer sur ce qu’il a voulu faire. Je m’autorise donc à le citer largement :

« Un souvenir qui s’ignore s’est forgé tout seul, en marge des jours, au fil des travaux et des lectures, au gré des conversations et de l’humeur. Ces notes, observations, réflexions et remembrances (que voilà donc un mot inattendu), épinglées dans un cahier comme des papillons, à défaut de constituer une totalité en elles-mêmes, permettent du moins de tracer une sorte de portrait en creux offrant l’image d’un paysage intérieur avec ses préférences, ses fixations, voire ses obsessions. (…) Bref, une approche circonstancielle de la vie concrète à travers ses formes nouvelles, ses espaces intermédiaires, ses rythmes. »

J’imagine que Patrick Corneau a pris ces notes au jour le jour, et qu’il les a ensuite réparties dans les différents chapitres thématiques, un peu comme le faisait Claude Mauriac avec Le temps immobile : il opérait des prélèvements dans son Journal, puis les assemblait thématiquement. Il était possible de lire dans la continuité deux extraits écrits à plusieurs décennies d’intervalle. Cette relecture a dû représenter pour lui un véritable travail de Romain !


La lecture de ce livre me semble convenir parfaitement à ce temps de confinement qui est le nôtre depuis quelques jours, car elle requiert de prendre le temps de la lenteur, comme toute lecture poétique. Le moraliste Joseph Joubert, cité par Patrick Corneau, écrivait ceci : « Les plus beaux sons, les plus beaux mots sont absolus et ont entre eux des intervalles naturels qu’il faut observer en les prononçant. » De l’importance des blancs et des silences, tant en poésie qu’en musique.

Le premier et bref chapitre, Un passant incertain, est, me semble-t-il, un portrait de l’artiste en jeune chien battu, qui s’accommodait aussi bien du meilleur que du pire, et qui, tel le Bartleby de Melville, aurait préféré ne pas avoir à choisir entre l’espoir, incarné par Une mémoire qui désire, et la mélancolie, sujet de notre livre, Un souvenir qui s’ignore. Quelque chose me dit que la mélancolie a pris le pas sur l’espoir. Nous verrons bien…

Commandantes pensées est donc le titre énigmatique du chapitre suivant.

Le plus simple est que je picore de-ci, de-là, des morceaux choisis par moi, et que je les fasse suivre d’un petit commentaire personnel.

Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu ne pourrais pas t’égarer.

C’est parfois en s’écartant du chemin que l’on fait les plus belles rencontres.

Les fruits défendus mûrissent-ils ou pourrissent-ils ?

Et s’ils restaient immuables, éternellement désirables ?

Admire seulement ceux qui ne tombent pas dans le piège tendu par l’admiration des autres.

Le problème, c’est qu’on ne le sait pas encore au moment d’admirer.

Le plus sûr est d’admirer une œuvre, plutôt que son créateur. Cf. Céline ou Polanski.

Le contraire de l’admiration est le jugement. Pour admirer, il faut quitter le jugement. Quitter le jugement : une vie n’y suffit pas.

On ne quitte pas l’admiration : on quitte la vie avec elle.

Est-ce que cela signifie que l’on admire sans chercher à comprendre, puisque, pour juger, il faut d’abord avoir compris ?

Une fois que l’on a jugé, n’est-il donc plus possible d’admirer ? Ne puis-je juger que telle œuvre est admirable ? L’admirer en toute connaissance de chose ?

Le risque serait d’admirer, puis d’y renoncer après mûre réflexion.

En fait, il faudrait admirer à l’instinct, au premier jet, donc sans jugement, au risque de distribuer son admiration à mauvais escient.

Le chapitre suivant, Les jours et les peines, contient des textes un peu plus développés que les aphorismes du premier chapitre.

Un proverbe japonais dit qu’il faut se laver les yeux après chaque regard. Parfois, après avoir lu, vu ou entendu ce que le monde nous impose, j’ai envie de me purifier.

Un autre proverbe japonais dit que la vieillesse commence quand on finit d’apprendre. Ce qui est bien avec les proverbes japonais, c’est qu’il y en a un pour toutes les circonstances de la vie. Mais sont-ils toujours japonais ? Les proverbes africains d’Alexandre Vialatte naissaient dans son imagination fertile.

Parfois, j’envie cet Arabe que nous avions trouvé un jour au cours d’un grand voyage dans le sud saharien, accroupi au bord de la route, et qui n’avait même pas tourné la tête à notre passage.

Serait-ce cela la sagesse ?

Le gris de la pluie est élégant. Le soleil opprime, il est vulgaire. Il suffit de quelques nuages qui transportent l’ombre et le paysage s’obscurcit, la journée radieuse qi nous semblait promise ce matin s’en est allée. Être sensible aux changements de lumière n’est plus à la mode. Cela semble une antiquité ou une superfluité.

Il pleut beaucoup dans les romans de Simenon et les films de Claude Sautet. La pluie rapproche les gens qui s’en abritent. Et puis, contrairement au soleil, la pluie fait du bruit, elle « fait des claquettes », comme le chantait joliment Nougaro.

Quand accepterons-nous de reconnaître que la plupart de nos actes sont en grande partie déterminés par la peur de la solitude ?

Qui ose dire toujours ce qu’il pense, au risque de perdre ses amis, et de se brouiller définitivement avec sa famille ? Quelques misanthropes ? Qui recherche volontairement la solitude définitive ? Pas moi, en tout cas, même si j’apprécie d’être parfois seul, pour pouvoir lire ou écouter de la musique.

Dans « appartement » se fait entendre le verbe latin appartare, qui signifie « séparer ». Nécessité d’une aire de repos en ce monde où la grondante ineptie des temps présents reste à la porte… Se renfermer pour avoir plus chaud, se sentir moins seul ?

Paroles prémonitoires, pour un temps de confinement.

Il y a des spectacles qui rassérènent, qui sont comme un baume sur les mille irritations, contradictions du quotidien : le passage des nuages, le frémissement des feuilles au faîte d’un arbre, la vague qui se casse dans le ressac.

Un des avantages du confinement, c’est d’avoir le temps de retrouver ces plaisirs simples.

Il fait froid en Scandinavie. On reste chez soi. L’un près de l’autre. On discute. On s’explore. On répète. Les reproches rampent. Ça finit par un divorce. Pire, par une pièce ou un film sur le divorce.

Ceci pour bousculer le lieu commun selon lesquels les protestants sont tempérés, doux, gris, et illustrer la réplique de Jean-Pierre Marielle dans Le sourire de Claude Miller : « Pour te filer le blues, Bergman, il est un chef d’escadrille, tu trouves pas ? »

Je suis heureux de cette référence cinématographique, car Miller est un de mes cinéastes préférés (contrairement à Bergman), et Marielle y est encore plus génial, plus « allumé », plus « hénaurme » que d’habitude, quoi que plutôt sobre, en définitive, dans ce film assez méconnu, et aussi un peu coquin.

Rousseau, dans L’Émile : Je sais seulement que la vérité est dans les choses, et non pas dans mon esprit qui les juge, et que moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher la vérité. »

Le chef de la brigade anti-Kant, en quelque sorte.

Paris, La Toussaint. Beaucoup de gens dans les musées, avec des têtes d’enterrement. L’Art est devenu notre nouveau sacré, et la procession devant les tableaux un chemin de croix social qui ouvre sur une profession de foi à usage mondain : « J’y étais ! ».

Contre-expérience fascinante que je fais aussi souvent que possible, me rassasier des nombreux Monet de la collection permanente du musée Marmottan, où il n’y a jamais grand monde. Il est possible de rester un bon quart d’heure tout seul devant Impression, soleil levant. Ou encore, déambuler à ma guise, à l’endroit ou à l’envers du sens de la visite, dans le magnifique musée que la ville de Rodez a offert à son enfant le plus connu, Pierre Soulages. Deux inconvénients cependant : Rodez, c’est vraiment très loin, pour les Parisiens ; et il faut aimer Soulages et ses Outre-noirs, car il n’y a que lui d’exposé, hormis pendant les expos temporaires. Personnellement, j’adore Soulages…

Être ou ne pas être dans une base de données, voilà le dilemme de notre condition existentielle.

Quand je réponds à un appel de mon portable qui sonne pendant que je suis au travail, et que j’entends une voix à l’accent d’outre-Méditerranée me proposer d’isoler mon chez moi pour 1 euro, je me dis que ce serait quand même bien que mon numéro de mobile, mon « 06 », comme on dit maintenant, ne se retrouve pas dans autant de bases de données.

« L’humour est l’envers du sublime » selon le pianiste Alfred Brendel.

Le sublime, il le pratiquait à plein piano à l’intention des gens pour lesquels il jouait. L’humour était plutôt réservé aux lecteurs de ses recueils de poésie. J’écris cela par ouï-dire, car je ne les ai pas lus, contrairement à ses disques, que j’ai écoutés maintes fois, pour ceux que je possède, et ils sont nombreux.

Penser que nous sommes ce que nous croyons être est l’une des formes du bonheur. (…) Mais les autres sont toujours là pour nous voir autrement et nous empêcher de construire ce bonheur illusoire et, en conséquence, notre personnalité préférée – personnalité très souvent plus complexe, il est vrai, que celle d’un personnage de fiction. Aussi sommes-nous déchirés entre la volonté ferme d’être nous-mêmes et le constat que ce sont toujours les autres qui nous créent.

Je connais tellement de gens qui se surestiment de manière grotesque, et dont je me dis facilement « mais quel con, celui-là, tout de même… », que j’ai toujours un peu peur d’être comme eux, et de leur donner l’occasion de penser la même chose de moi.

L’ardeur des livres

Un contrepet stupide me traverse l’esprit, et manque de me faire écrire « le hardeur délivre ». Où ai-je la tête ? Vous l’avez échappé belle !

Plus sérieusement, tout ce que Patrick Corneau écrit sur les livres et la littérature est passionnant, en bloc, et d’autant plus que nous avons beaucoup d’auteurs de chevet en commun. Le plus dur a donc été de choisir quelques pépites.

Dans les très belles pages qu’il consacre à Victor Hugo dans Protée et autres essais, Simon Leys ne pouvait pas ne pas aborder le monumental, mythique et authentiquement populaire roman que sont Les Misérables.

Quel plaisir de voir Patrick Corneau convoquer Simon Leys, cet essayiste que je vénère, et dont Protée et autres essais est, pour moi, l’un de ses meilleurs livres, un de ceux que je relis régulièrement.

Sur Wittgenstein : Lire Wittgenstein, c’est comme découvrir qu’il y a une autre lumière : la lumière du langage. En le lisant, je me suis aperçu que je n’avais pas appris à lire. J’avais tendance à dévorer les pages, au lieu de ralentir en contemplant la simple combinaison des mots, en laissant la phrase s’imbiber doucement du sens. Lire pour déchiffrer, plutôt que pour consommer. Pour se concentrer et se purifier. S’aérer le cerveau en entrant dans ce qu’il appelait « l’atmosphère poétique ». Wittgenstein écrit pour ouvrir le regard. (…) n’appelons pas obscur ce qui agace nos paresses.

Cet éloge de la lenteur est parfaitement adapté à notre période de confinement. Puisque nous avons plus de temps à consacrer à la lecture, ne lisons pas plus, mais mieux, en prenant notre temps. C’est en particulier comme cela que la poésie devrait être lue. Pour l’écoute de la musique, qui impose son tempo, remplacer la lenteur par l’attention : écouter attentivement, plutôt que d’une oreille un peu distraite. Serais-je capable de lenteur, moi qui ai une tendance fâcheuse à la rapidité, même, et c’est souvent le cas, quand rien ne me presse ? Je l’espère.

Le sens de la litote. Dans les Écrits d’Angleterre, parlant des Anglais le lendemain des bombardements allemands sur Londres, Albert Cohen écrit : « On dit seulement avec une charmante affectation, que la nuit a été assez bruyante. »

Que j’aime cette tournure d’esprit des Anglais. Je pense à cette photo célèbre d’un Londonien en train de lire dans les décombres d’une librairie dont le toit a été soufflé par un bombe. Mais là, c’est plus qu’une figure de style, c’est un style de vie.

Parents adoptifs. « J’ai été élevé par une bibliothèque. » (Jules Renard, Journal, 2 février 1908).

Je crois bien que si je ne devais relire qu’un seul livre, ce serait probablement le Journal de Jules Renard. Rien de trop ; que du maigre, du concis, sans pathos…

Le titre italien du grand livre de Primo Levi n’est pas Si c’est un homme…, comme cela a été platement traduit, mais Si c’est ça, un homme…

Je comprends mieux pourquoi je n’ai jamais vraiment compris, ni avant, ni après avoir lu ce livre magnifique, ce que ce titre énigmatique pouvait bien vouloir dire.

La littérature n’a pas de visée utilitaire. C’est peut-être une limite, mais c’est aussi en quoi réside son étrange toute-puissance. Et Proust de rajouter : « La vrai vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent vécue, c’est la littérature. »

Je crains que cette affirmation ne soit vraie que pour un petit nombre de gens, ceux pour lesquels la littérature est vitale, comme l’air qu’ils respirent, les « lecteurs pénétrants », selon la belle expression de Thierry Bouchard (La fin de Bartleby).

Toute une page sur les rosseries que les écrivains s’envoyaient mutuellement, au XIXème comme au XXème siècle. Un seul exemple, Jules Renard, car le plus subtil : « Le succès des autres me gêne, mais beaucoup moins que s’il était mérité ». Conclusion : « Ces haines sont consternantes, de la part de « beaux esprits », mais leurs fulminances sont parfois savoureuses, et la liste en est sans fin. »

Je fais confiance à Patrick Corneau pour ne pas tomber dans le panneau du bon mot assassin, lancé uniquement pour le plaisir que la chose procure, sans se préoccuper le moins du monde de ses éventuels effets dévastateurs.

À propos du style : Ainsi tout Modiano est-il dans cette simple phrase : « Les circonstances avaient fait qu’entre nous il n’y avait pas eu ce qui s’appelle le lait de la tendresse humaine ».

Cela fait longtemps que je me dis qu’il faut absolument que je lise Modiano. Et puisque j’ai acheté une édition quasi intégrale de ses meilleurs romans, il serait vraiment temps que je m’y mette.

Fraternités inconnues est le titre du chapitre suivant.

Sur Jean Baudrillard : Les Cassandre sont des pessimistes qui espèrent la catastrophe. Le réel, parfois, les prend au mot.

Lors de l’épidémie de Covid-19, le Pr Didier Raoult a été un optimiste qui n’a pas vu arriver la catastrophe. Quand elle fut là, il a pensé haut et fort être le seul à en connaître le remède. Ce n’est pas donné à tout le monde d’être Cassandre, qui avait toujours raison, mais que personne ne croyait, ce qui la rendait odieuse.

Nous vantons à qui mieux mieux le métissage et le trans-quelque chose, mais gare à celui qui écorne les étiquettes et enjambe sa niche. On n’aime pas ceux qui rayent le disque et font grincer la machine idéologique.

Ces lignes sont écrites à propos de l’Autrichien Peter Handke, qui se définit volontiers comme « le troisième homme ». Mais on aimerait qu’elles puissent s’appliquer à d’autres intellectuels, adeptes de la voie médiane, si mal perçue en France, notamment en politique.

« Un énarque est quelqu’un qui sait tout, mais rien d’autre ». Tout l’inverse de l’érudition telle qu’on la trouve chez Jean Starobinski, historien des idées, critique littéraire, médecin psychiatre et fin mélomane (et suisse de surcroît). (…) Ainsi, le propre de l’homme pourrait être de ne jamais apporter de réponse à l’interrogation sur la condition humaine, mais de faire constamment resurgir cette interrogation.

Je pense que l’on pourrait dire la même chose de la philosophie. En tout cas, cela me donne vraiment envie de lire Jean Starobinski, dont j’ai toujours entendu dire le plus grand bien comme critique littéraire, mais qui m’intimide du fait qu’il est aussi psychiatre, ce qui me fait craindre, probablement à tort, qu’il n’use d’un langage obscur, tout comme le philosophe et psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis, dont il est question dans le paragraphe suivant. Me méfier des idées préconçues.

Alberto Savinio répondait ceci à un interlocuteur qui lui reprochait, en pleine guerre (1943), de faire partie des intellectuels retranchés dans leur tour d’ivoire : « Il n’est pas donné à tout le monde de construire sa tour d’ivoire. (…) Si tous les hommes avaient une vie intérieure et se tenaient enfermés dans leur tour d’ivoire, il n’y aurait pas de conflits parmi les hommes … »

Pendant des vacances en Guadeloupe, un membre de ma famille, du genre hyperactif, m’a dit : « pour toi c’est facile de rester tranquille, tu lis et tu écoutes de la musique ». Réponse : « qu’est-ce qui t’empêche d’en faire autant ? »

Un paragraphe sur le charme des voix françaises telles qu’on pouvait les entendre dans les films d’avant-guerre. Et de citer Sacha Guitry, Michel Simon, Noël Roquevert pour les voix masculines, Arletty ou Pauline Carton pour les voix féminines, toutes envoûtantes pour notre auteur.

Ce qui me frappe, ce sont les voix « off » qui commentaient les actualités cinématographiques, ou plutôt la voix, car j’ai l’impression que c’est toujours la même. Et je me dis que personne, de nos jours, ne possède ce type de voix nasillarde. Mais la diction est parfaite.

Le paragraphe suivant est consacré à Melville, le plus mélancolique des romanciers américains du XIXème siècle, qu’il range parmi les insoumis. Je ne compte pas le nombre de fois où, dans ses écrits, Patrick Corneau évoque Bartleby et son fameux « I would prefer not to » (dont une traduction possible est « Je préfèrerais ne pas »). Une sorte de mantra, qu’il n’est pas le seul à réciter.

Cette phrase m’en rappelle une autre. Un de mes maîtres en chirurgie, véritable puit de science chirurgicale, répondait invariablement, quand on lui demandait son avis sur un sujet chirurgical, « j’aurais tendance à penser que… » J’ai toujours aimé cette fausse modestie conditionnelle.

Une citation de Patricia Highsmith, qui préférait les chats aux humains : « Les chats offrent aux écrivains quelque chose que les êtres humains ne savent pas offrir : une compagnie qui n’est ni revendicative ni dérangeante, et qui est aussi apaisante et changeante qu’un mer très calme. »

Dans mon enfance, nous laissions nos chats se débrouiller tout seuls pendant la période des grandes vacances. Quand nous rentrions à la maison, au bout de deux mois, ils étaient tous là quelques heures après notre retour, en pleine forme, et leur vie avec nous reprenait son cours comme s’il n’y avait pas eu d’interruption.

Je vois souvent, devant chez moi, un adorable petit chat gris, sûrement adulte car il ne grandit pas. Il est assis sur ses pattes de derrière, et regarde le mur surmonté de la haie avec un air de grande perplexité, mais sans aucune impatience. Jusque-ici il n’a pas trouvé la clé pour pénétrer dans mon jardin, bien qu’à un endroit nettement moins haut ce soit techniquement possible même pour lui. Je crois qu’il préfère se contenter de rêver à mon jardin.

« La vie est brève, mais je voudrais vivre toujours » aurait confié Mishima avant de se suicider. Quelques mois avant de se donner la mort, il avait écrit à Dominique Aury, alors secrétaire de rédaction à la Nouvelle Revue Française : « J’adore reprendre la lecture de mon livre préféré : Les Îles de jean Grenier. »

Je rappelle que Dominique Aury était plus que la secrétaire de rédaction de la NRF ; elle était aussi la compagne de son patron, Jean Paulhan. Accessoirement, c’est elle qui a écrit le fameux roman érotique Histoire d’O.

Jean Grenier fut le maître de Patrick Corneau, et Les Îles est son livre le plus connu, celui par lequel Patrick Corneau m’a conseillé de commencer si je voulais connaître son œuvre.

Vexations

Ce chapitre, où il est beaucoup question des avanies subies de nos jours par la langue et la civilité, aurait pu aussi bien s’appeler « Frustrations ».

Un bel aperçu – déguisé en hommage perfide – de l’éthos intellectuel français : le final d’un film de Woody Allen, Hollywood Ending, dans lequel le film raté d’un cinéaste soudainement devenu aveugle, conspué par la critique américaine, est élevé au rang de chef-d’œuvre visionnaire par les critiques parisiens.

J’ai souvent entendu dire que chacun des films de Woody Allen a été vu par plus de Parisiens que d’Américains. Si la moitié des Américains ressemblent à celui pour qui ils ont voté, Donald Trump, alors cela n’a rien d’étonnant.

L’être d’aujourd’hui est mécontent de sa langue, d’où la fuite dans l’image et surtout le recours aux signes, icônes (émoticônes) pour exprimer le non verbalisable.

L’émoticône a remplacé, dans les mails, SSM et autres tweets, de simples mots comme « merci » ou « bravo ».

La fenêtre est ouverte et, pour la première fois de la saison, j’entends le cri des hirondelles.

Après le premier week-end de confinement un brancardier m’a fait remarquer que les cloches n’avaient pas sonné dimanche. Cette absence d’un bruit coutumier l’avait autant frappé que me ravit le chant des oiseaux, auquel on ne prête pas attention en temps normal, parce qu’on ne l’entend pas vraiment.

Martin Buber rapporte cette réponse d’un rabbin érudit à la question de savoir ce qu’est un Juif véritable : « Trois choses nous conviennent, déclara-t-il : un agenouillement debout, un cri sans voix, une danse immobile. »

Et si c’était cela la bonne réponse que je cherche à la question de la dualité entre judaïsme et judéité ?

Cervantès, précurseur ? La lecture compulsive des livres de chevalerie par Don Quichotte avait éradiqué en lui sa perception du réel au profit de sa représentation « livresque ». Les armées de geeks déconnectés de la réalité au profit de sa représentation « médiatique » dans le cyberespace ne sont-ils pas, eux aussi, victimes du même syndrome ?

Assurément !

Comment ralentir dans un monde dangereusement malade de ses mobilisations, de ses emballements, de sa frénésie ? (…) Proust : « Même près de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Et elle courait en effet à son tombeau. »

Bel exemple de comique chez Proust, beaucoup plus présent dans son œuvre que ses non-lecteurs ne le pensent. Et surtout, réflexion sur un concept on ne peut plus actuel, la décélération.

Pourquoi toutes les belles et grandes idées qui ont fait ce qu’on appelle la civilisation occidentale, prennent-elles de nos jours une forme totalitaire totalement aberrante ? (…) Ainsi en fut-il de la psychanalyse, puis du féminisme, plus récemment des droits de l’homme, de la laïcité, de l’anti-racisme, etc….

On pourrait rajouter à cette liste l’anti-spécisme et la défense des droits des animaux.

À propos du faible nombre d’écoliers français dans les cimetières militaires de Normandie, en comparaison du grand nombre de jeunes Américains, Britanniques, Canadiens… J’y vois la preuve que notre pays ne s’est toujours pas remis de la défaite de 1940. (…) Ce mauvais souvenir (…) explique pourquoi la France d’aujourd’hui ne s’aime pas, que les Français n’ont aucune fierté de ce qu’ils sont, quand ils n’ignorent pas la grandeur de ce qu’ils furent.

Étrange comportement des Français, toujours prêts à donner des leçons au monde entier, et, en même temps, à se dénigrer, alors que la plupart des Européens rêveraient, semble-t-il, de vivre en France. « Heureux comme Dieu en France » est une expression que les Allemands ont repris du yiddish, à une époque où la France était le seul pays à avoir donné une citoyenneté aux Juifs. Est-ce pour vivre en France que les Allemands nous ont envahis plusieurs fois au cours des siècles ?

Je me demande comment réagiraient les Français si un matin on placardait partout sur les murs de notre beau pays la fameuse phrase de J.F. Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez : qu’est-ce que je peux faire pour mon pays ? »

L’avantage du confinement, c’est que de plus en plus de gens se posent la bonne question.

Lu dans une circulaire de l’Éducation nationale : « Les potentiellement formés estompent leur accès au savoir, le temps d’utiliser un référent bondissant dans une aire non enseignante.

Est-il vrai que les pédagos utilisent ce sabir pour dire que les élèves jouent au ballon dans la cour de récréation ? Je ne peux pas le croire…

Ridicule (Patrice Leconte) fut un film qui connut un succès d’estime. Peu ont vu ce que ce film avait de profondément critique à l’égard de la société française et de ses tares. Principalement, ce petit jeu tellement français : la « pointe ». (…) En France, le mot d’esprit (la « petite phrase ») remplace la pensée.

J’ai adoré ce film, et notamment une séquence dans laquelle Bernard Giraudeau, qui joue un brillant abbé de cour, fait, devant Louis XV ébloui, la brillante démonstration que Dieu existe. Mais il ne peut pas s’empêcher de se vanter qu’il aurait pu tout aussi bien démontrer le contraire, ce qui entraîne sa disgrâce immédiate et définitive.

Le meilleur commentaire sur la question des migrants a été fait par Elie Wiesel : « Les gens aiment le mot refuge, ils n’aiment pas les réfugiés ».

Cela se vérifie tous les jours, hélas !

Beaucoup d’intellectuels en vieillissant finissent par haïr leur temps. Ils s’indignent, bougonnent : « Tout fout le camp », « Avant c’était mieux », etc. À cette nostalgie qui fait leur jouissance, Michel Serres répondait : « Sucez-vous le pouce… ».

Un des derniers livres du magnifique Lucien Jerphagnon, recueil de citations sur ce thème, s’intitule ironiquement « Laudator temporis acti (C’était mieux avant) ». Lecture on ne peut plus salutaire pour tous les grincheux.

Dans le monde de 2001 (film sorti en 1968), les hommes sont devenus si semblables aux machines que le personnage le plus humain se trouve être... une machine.

Est-ce cela que nous promet le posthumanisme ?

Savoir de quoi on parle et dire ce qu’on pense ?

Si on savait de quoi on parle on ne parlerait jamais de rien. Si chacun connaissait son sujet, le ministre de l’intérieur serait un truand, celui de la culture un poète et le ministre de la santé cultiverait un zona.

L’actuel ministre de l’intérieur n’est ni un truand, ni un poète. Celui de la santé a l’air de savoir de quoi il parle, pour une fois.

Si on ne parlait que de que l’on connaît, one ne parlerait que de soi.

Est-ce que ce ne serait pas ce que nous faisons tous, plus ou moins ?

Ce qui reste de culture est une sorte de vernis, au mieux, un vague écho au pire, fort bien résumé par la formule : « Je n’ai pas lu La princesse de Clèves, mais j’ai copain qui a vu le film ».

À rapprocher de la jolie formule ironique « Je n’ai pas lu (mettre ici le nom de l’auteur que l’on veut), mais je l’ai beaucoup relu. »

On pensera ce qu’on voudra, la liberté humaine est dans la distance, dans le quant-à-soi. Entre la vie des autres et moi, entre le spectacle du monde et moi, il y a une frange d’obscurité et une de lumière. Je les garde intactes, sans nourrir ce sentiment mesquin et irréfléchi qu’on appelle curiosité et n’est souvent que de l’indiscrétion. Pour une vie, cela suffit.

Bel éloge de l’indifférence, c’est-à-dire du respect de l’intimité des autres.

Un souvenir qui s’ignore m’évoque le menu gastronomique d’un restaurant étoilé : un échantillon de ce que sait faire de mieux Patrick Corneau, en petites quantités, mais débordant de saveurs raffinées. Après les six premiers plats, le lecteur arrive, pas encore rassasié, au chiffre sept, celui des sept desserts provençaux. Voici donc, pour terminer le festin, quelques mignardises intitulées Densités inattendues. Serait-ce une allusion au titre d’une œuvre célèbre pour flûte solo d’Edgar Varèse, Densité 21,5 ?

Elle était un peu comme ces enfants qui croient que les autobus et les métros s’arrêtent juste pour eux.

Qui sait ? Derrière le lorgnon, il y a peut-être un œil de verre.

De tous ceux qui n’ont rien à dire, ceux qui se taisent sont les moins désagréables.

Le poids des réponses ne rend pas la question plus profonde.

Quand on vit dans la solution, on ne comprend pas le problème.

Si tu me quittes, est-ce que je peux partir avec toi ?

La colère doit être comptée au rang des énergies renouvelables.

Je suppose que Patrick Corneau parle de la colère bénéfique provoquée par le comportement des imbéciles et des fâcheux.

Pour conclure ce livre qui est, en quelque sorte, une « illustration et défense de la langue française », j’aimerais indiquer une des très rares notes de bas de page, celle de la page 161, qui cite le pamphlétaire viennois Karl Kraus (1874 – 1936), qui fustigeait ses contemporains autrichiens de son temps, celui de la fameuse « Apocalypse joyeuse » :

« Tôt ou tard, ce qu’on fait à la langue, on le fera à l’homme ».


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