À propos de « iel »

Dernière mise à jour : 3 déc. 2021

La dernière livraison de la Lettre de Philosophie magazine, signée du toujours pertinent Martin Legros, s’intéresse à la polémique qui enfle autour du nouveau pronom « iel », revendiqué au sein des nouvelles générations par ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce qu’ils appellent la « binarité de genre » (le partage de l’humanité en hommes et en femmes) et qui entendent qu’on leur ménage une place dans la langue grâce à des pronoms moins « genrés ».

Ils viennent de gagner une victoire symbolique avec l’intégration du néologisme « iel », contraction de « il » et « elle », dans la version en ligne du dictionnaire Le Robert.


Martin Legros cite ensuite quelques phrases de la philosophe Catherine Kintzler, farouchement hostile à la décision du Robert, et notamment cet exemple : doit-on dire « iel » est idiot ou « iel » est idiote ? La réponse des tenants de l’écriture inclusive serait probablement « iel » est idiot.e.


Je me suis déjà exprimé sur ma détestation de l’écriture inclusive, qui prétend inclure tout le monde au prétexte que la règle très ancienne qui indique que « le masculin l’emporte sur le féminin » exclurait les individus, les objets et les idées de genre féminin. Le principal reproche que je fais à l’écriture inclusive, et qui a l’avantage de n’être pas contestable, c’est qu’il est impossible de la lire telle quelle, ce qui est pourtant la moindre des choses pour un texte écrit. Si je reprends mon exemple précédent, dois-je le lire « iel est idiot point idiote » ou « iel est idiot et/ou idiote » ? Dans les deux cas, c’est aussi idiot qu’illisible.

Et une question me vient à l’esprit, à laquelle l’Académie répondra peut-être : « iel » va-t-il se substituer à « il » et « elle », ou se rajouter comme une option pour ceux qui souhaitent utiliser ce pronom neutre ? J’espère vraiment que c’est la seconde option qui sera retenue par les Immortels.


Autre néologisme incompréhensible pour moi, chéri des féministes : « sororité ». La fraternité, jusqu’à une date récente, consistait à ce que tous les Hommes, quel que soit leur genre, se reconnaissent comme appartenant à la même fratrie. C’était inclusif, tout comme la confraternité, qui concerne les membres d’une même profession, tous genres confondus. En revanche la sororité, par définition, ne s’applique qu’aux rapports des femmes entre elles, et exclut donc tous les hommes. Absurde…

Si, selon cette idéologie que je trouve malsaine, la fraternité ne concerne que les hommes entre eux, et la sororité que les femmes entre elles, quel mot pourra-t-on utiliser pour l’ensemble des humains ? J’espère que ce ne sera ni la soro-fraternité, ni l’inverse, la fraterno-sororité. Le magnifique mot « fraternité » me suffit.

Et il n’est pas inutile de rappeler que les Révolutionnaires de 1789, presque tous des êtres du genre masculin, ont choisi trois mots féminins pour la devise de leur république naissante.


Un mot sur le féminicide. Personne ne conteste la nécessité d’un terme spécifique pour parler de ce crime particulier. Mais avoir choisi ce terme-là laisse penser que, a contrario, un homicide serait le meurtre d’un individu de genre masculin. Absurde…


Je déteste également cette façon de parler qui envahit depuis plusieurs années les discours des politiciens (ce qui inclut, bien entendu, les politiciennes), visant à ne pas courir le risque de subir les foudres des féministes qui les écoutent. J’ai entendu récemment le ministre des Outremers, parlant des habitants de ces contrées lointaines et pourtant françaises, commencer une phrase par « Les Guadeloupéennes et les Guadeloupéens, les Martiniquaises et les Martiniquais, les Guyanaises et les Guyanais, les Polynésiennes et les Polynésiens », avant de pouvoir commencer à nous exprimer sa pensée. Alors qu’il aurait été tellement plus simple et rapide de dire « nos compatriotes d’Outre-Mer ».

C’est sûrement ce qu’aurait fait le Général de Gaulle, dont tout le monde se réclame aujourd’hui. Souvenez-vous « Imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? ». Cette formulation concise aurait laissé plus de temps au ministre en question pour exprimer son opinion sur les problèmes spécifiques de ces populations, notamment en matière de crise sanitaire.

Le merveilleux Pierre Desproges se moquait gentiment de cette agaçante manie en faisant dire à un communiste imaginaire « Camarades, Camarades », et à un politicien belge tout aussi virtuel : « Belges, Belges ».


Je note en passant que les féministes (mot non genré, soit dit en passant, ce qui autorise à penser que des hommes se sont subrepticement inclus dans cette catégorie) n’ont pas réussi (ou pas voulu) à se débarrasser de ce relent de sexisme hérité de l’ancienne courtoisie française qui invite poliment à citer les femmes avant les hommes : « Françaises, Français ». Si les féministes était cohérents jusqu’au bout, ils (en fait elles) exigeraient que l’on respecte l’ordre alphabétique, le seul qui ne soit pas genré. Donc, Monsieur le Président, dorénavant vous devriez commencer vos allocutions par « Français, Françaises ».


Encore un mot sur toutes ces histoires de vocabulaire genré. Les Anglo-Saxons sont bienheureux de ne pas connaître cette distinction entre masculin et féminin, puisque presque tous les mots de leur langue désignant des objets ou des notions sont neutres (à la notable exception de « ship », bateau en français, qui est féminin en anglais). Et c’est le pronom neutre « it » qui s’applique en général, les pronoms « he » et « she » étant réservés aux humains et aux animaux de compagnie.

Quant aux malheureux Allemands, ils disposent de trois genres : le féminin, le masculin et le neutre. La Jeune fille et la Mort, le titre d’un des plus beaux Lieder de Schubert, également sous-titre de son avant-dernier quatuor à cordes, se dit dans la langue de Goethe : Der Todt und das Mädchen. Le masculin pour la Mort, et le neutre pour la Jeune fille. Étonnant, non ? aurait dit Desproges.

Il est amusant de constater que dans notre langue le soleil est masculin, et la lune féminine, ce qui inspire peut-être à certaines des réflexions sexistes, du genre « le soleil est masculin parce qu’il est plus gros, et la lune féminine parce qu’elle tourne autour de lui ». Mais, dans la langue allemande, le soleil est féminin (die Sonne), et la lune masculine (der Mond). La réalité, c’est que derrière le genre des mots qui désignent des objets ou des idées, il n’y a jamais eu la moindre arrière-pensée.


Pour terminer ce petit billet d’humeur (mauvaise), je voudrais citer une petite anecdote personnelle. Il y a quelques semaines une internaute qui était tombée (probablement par hasard) sur un article de mon encyclopédie médicale en ligne consacré à des « personnalités célèbres de l’histoire de la médecine », m’a fait le reproche de ne pas trouver de femme dans mon palmarès personnel. Je lui ai répondu que je ne connaissais malheureusement pas de femme médecin suffisamment célèbre pour figurer dans mon panthéon, et qu’il ne fallait voir aucun sexisme dans mon choix.

Vexée et manifestement indignée, elle m’a alors parlé, entre autres personnages féminins notoires (sauf pour moi, puisque la plupart d’entre elles m’étaient inconnues), de Madeleine Brès, première femme française à avoir obtenu son diplôme de docteur en médecine, en 1875. Mais cet exploit remarquable n’en fait nullement à mes yeux un médecin suffisamment remarquable pour figurer dans mon article.

En revanche Madeleine Brès a indiscutablement sa place dans un article sur le rôle des femmes dans l’Histoire de France, qui n’était nullement mon propos.

Un autre jour, peut-être ?

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