Connaissez-vous Figeac ?

Mis à jour : sept. 19

J'ai demandé à mon ami Jean-José Boutaric, ancien président du GEM (le Groupement des écrivains-médecins), de vous faire connaître sa belle ville de Figeac, qu'il nous avait fait découvrir, à ma femme et à moi-même, lors d'une mémorable visite guidée de cette magnifique cité dont il connaît les moindres recoins. Voici le texte qu'il a eu la gentillesse de me faire parvenir pour vous le faire partager. Qu'il en soit vivement remercié.

FIGEAC ou la Toscane en Quercy


Les cités médiévales ne manquent pas en France. Il en est une, dans le département du Lot, qui a conservé, malgré les outrages des ans, une exceptionnelle collection d’architecture civile médiévale, où l’on retrouve une intéressante inspiration des villes italiennes : il s’agit de Figeac, au nord du Quercy.

Tout d’abord il faut remarquer que la ville est merveilleusement située au carrefour

de plusieurs régions aussi différentes que pittoresques – à savoir : au nord le Ségala quercynois confinant à l’Auvergne, à l’est le fertile et riche Rouergue, au sud le Montalbanais et ses aspects typiquement aquitains, à l’ouest la riante vallée de la Dordogne, au nord ouest le verdoyant Limousin et la bande fertile du Limargue. Ce n’est pas tout : au centre, s’étendent les douces ondulations des causses garnis de forêts aux petits chênes tors, entaillés par les merveilleuses vallées du Célé et du Lot. Sur les points élevés des causses sont disséminés un grand nombre de dolmens, vestiges de la très ancienne occupation des lieux, tandis que le sous sol est percé, tel un morceau de gruyère, d’innombrables excavations, dont certaines peintes par l’homme de Cromagnon.

Cependant, à part ces fresques et ces mégalithes disséminés dans les environs de Figeac, les origines de la cité elle-même n’ont pas laissé de trace. On suppose qu’il y eut un établissement gaulois puis gallo-romain au sommet d’une colline dite du Puy (podium) car sa situation, au carrefour des routes Limoges-Rodez (Augustoritum-Segodunum) et Cahors-Aurillac (Divona-Aureliacum), a dû jouer son rôle bien avant la conquête romaine.

L’Histoire documentée de cette charmante ville d’actuellement dix mille âmes commence au IXème siècle avec la fondation d’une abbaye.

La légende rapporte que le roi Pépin Ier d’Aquitaine (797-838), petit fils de Charlemagne (et non le roi des Francs Pépin le Bref), passant en ce lieu, se serait extasié sur un vol de colombes dont l’une d’elles laissa échapper de son bec un rameau de laurier. Pépin décida de fonder une abbaye au point d’atterrissage du susdit rameau, soit, en bordure d’une rivière au cours rapide (celer), appelée de nos jours le Célé. Pour la petite histoire, Pépin 1er aurait décidé cette pieuse fondation en 838, donc peu avant sa mort après une fin de vie livrée à la débauche et à l’alcool. À moins que cette fin peu édifiante n’ait été celle de son fils Pépin II. Les options historiques divergent.

Quoiqu’il en soit, cet établissement ecclésiastique fit concurrence à l’abbaye de Conques, près de Rodez, à une petite cinquantaine de km à l’est de Figeac. D’où une vive rivalité entre les deux abbayes et la présentation au roi de France d’une charte à l’authenticité fort douteuse par les moines figeacois pour prouver leur antériorité et les soustraire à la tutelle de Conques. Deux siècles plus tard, en 1096, le pape rattacha l’abbaye de Figeac à Cluny. Entre temps un commando de moines figeacois avait subrepticement dérobé à Saintes les reliques de Saint Vivien, ce qui renforçait l’importance de Figeac sur le chemin de Compostelle.

Hôtel de la Monnaie (Office du tourisme)

Peu à peu l’agglomération s’agrandit au pourtour de l’abbaye, qui, de son côté, fit creuser un canal, au XIIème siècle, pour amener jusque dans Figeac les bois flottés venant de la Châtaigneraie, dans le Ségala, et alimenter plusieurs moulins et tanneries. La prise d’eau se faisait sur le Célé à quelques centaines de mètres en amont de la ville et de nombreux petits ponts de pierre assuraient le passage d’une rive à l’autre. Ce « petit Célé » aboutissait à un modeste plan d’eau, l’Estang, au pied du mur de l’abbaye. Cet ensemble fit surnommer Figeac « La Venise pauvre ». Hélas ce pittoresque canal d’environ 1300 m de long se trouva plus ou moins à sec, véritable égout à ciel ouvert, par suite de dégâts survenus au niveau de la prise d’eau. Aussi fut-il comblé au milieu du XXème siècle et ses ponts détruits par une municipalité soucieuse d’hygiène mais peu portée sur la sauvegarde du patrimoine. Quelques décennies de survie, après huit siècles d’existence, lui auraient permis d’être sauvé et d’assurer de fructueuses ressources touristiques…

Eglise Notre Dame la Fleurie façade Sud

Quatre ordres de la Pauvreté s’installèrent à Figeac durant la deuxième moitié du XIIIème siècle : les Dominicains, les Capucins, les Carmes, et les Augustins, ainsi que les moniales bénédictines en dehors des remparts de la cité. Les Templiers y furent aussi présents.

S’opposant à l’influence économique et administrative de l’abbaye, le pouvoir civil s’affermit et lutta pour éliminer celui du père abbé. La cité était alors divisée en sept quartiers, les « gaches »,

Eglise du uy, façade uest

à la tête de chacune desquelles la population élisait un consul. Le Conseil municipal se réunissait dans une salle située à l’étage d’une superbe halle aux épais piliers de pierre surmontés d’un toit à quatre pentes bordé de larges coyaux agrandissant le périmètre couvert. Datant du XIVème siècle ce bel établissement fut démoli au XIXème et remplacé par une typique halle à la Baltard qui sera fort admirée, sans doute… dans quelques siècles.

Les sept consuls prirent peu à peu les rênes de la cité au XIIIème siècle, s’opposant non seulement au pouvoir ecclésiastique – qui qualifia leur conduite d’avaritia et superbia, mais aussi au roi de France. La population figeacoise se montrant, selon l’avis de ses adversaires, « rebelle et méchante ». En fait, d’une farouche indépendance.

Cette croissance de la ville correspondit à la grande période de renouveau et de progrès, sorte de deuxième Renaissance (après celle de Charlemagne), contemporaine des croisades, de l’essor des Universités et des troubadours. Figeac, entraînée dans le sillage des banquiers de Cahors (quelque peu usuriers…) et des échanges économiques médiévaux, connut alors une exceptionnelle prospérité. Les riches marchands, participant activement au grand commerce international se firent construire de vastes et belles demeures. Commerçant avec la Grèce et l’Italie, ils cherchèrent, du XIIème au XIVème siècle, à reproduire dans leur pays natal la beauté des constructions de la péninsule. Favorisés par la présence de la couronne gréseuse du Massif central affleurant sur les hauts de Figeac, il firent surgir dans les rues de la cité médiévale un habitat de toute beauté. Les rez-de-chaussée, s’ouvrant sur des ogives élancées, furent surmontés d’un ou de deux étages en belle pierre d’un grès de couleur beige, facile à appareiller en un alignement majestueux se passant de crépi et munis de fenêtres à colonnettes, géminées ou ternées typiquement toscanes. L’étage supérieur étant en général en briques roses, aux colombages sombres et surmontés d’un grenier très particulier.

Hôtel d'Aubagnat

Des murets de brique de sécurité dont les épais poteaux supportaient la toiture de tuiles canal, délimitaient un vaste espace sans cloisons, où, l’hiver, les Figeacois faisaient sécher leurs saucissons à l’air libre et l’été, venaient y prendre le frais dès l’arrivée du vent léger descendant du Ségala. Ces greniers furent dénommés « soleilhos ». En grande partie conservés de nos jours, ils représentent une véritable spécialité de l’architecture figeacoise. Enfin, de superbes escaliers extérieurs, soit à vis, soit à paliers intermédiaires, flanqués de rambardes à pilastres sculptés, achevaient de donner à cet habitat, rare en dehors des opulentes cités, un aspect très italien. Or, après avoir connu une triste décrépitude et subi des mutilations et transformations insolites, un bon nombre de ces beaux immeubles, a survécu et depuis quelques années a fait l’objet de savantes et judicieuses restaurations leur redonnant leur splendeur d’antan. En outre la plantation de cyprès dans de nombreux endroits ad hoc contribue à donner à la vieille cité médiévale, sous un ciel d’un bleu très pur, un agréable aspect florentin.

Hélas, cette remarquable période de prospérité qui nous vaut, aujourd’hui, de si beaux témoignages, périclita à la suite de la grande peste noire de 1348 et surtout de 1361. Mais pas seulement : malgré l’édification d’une ceinture de remparts hérissés d’une vingtaine de tours à la section carrée – dont il n’en reste plus que trois, ainsi qu’une centaine de mètres de remparts – la ville subit les contre coups de la guerre de cent ans. Le Quercy constitua une véritable zone tampon entre les troupes anglaises et celles du roi de France. Pas de bataille rangée, certes, mais des raids incessants de mercenaires aboutissant à une véritable désertification de la région. En octobre 1371 Figeac tomba aux mains des Anglais qui l’occupèrent durant une cinquantaine d’années, sous la sage administration de Thomas Becket, pas encore archevêque de Cantorbery – et qui aurait mieux fait de rester à Figeac au lieu de s’en aller dire son ultime messe à Westminster -. Il a laissé à Figeac un excellent souvenir qui perdure avec l’église Saint Thomas Becket, près des vestiges encore importants du monastère des Carmes.

Place des Ecritures

Quoiqu’il en soit, après le départ des Anglais, il fallut repeupler la contrée. Le territoire de l’abbaye devint « sauveté » pour y attirer du monde des régions avoisinantes, artisans et commerçants et peut-être individus plus ou moins recommandables… Ce qui aurait donné lieu à l’érection de quatre monuments délimitant ladite sauveté, un à chacun des points cardinaux. Ils évoquent des obélisques - mais ne sont pas monolithiques - et on les appelle les « aiguilles ». Aucun document ne permet d’affirmer leur rôle ni leur date de construction. Deux ont disparu mais deux s’élèvent, intacts : l’aiguille dite « du pressoir », au sud est et celle dite des « pélissiers », au nord ouest.

De la deuxième moitié du XVème à la première moitié du XVIème siècle, Figeac fut honoré par la présence, en dehors de ses combats, de Galiot de Genouillac, originaire de la bourgade voisine d’Assier, et qui fut grand maître de l’artillerie de François Ier. Une partie de son hôtel figeacois existe encore.



La maison du Viguier

Puis Figeac subit une nouvelle catastrophe avec les guerres de religion. La ville, catholique, fut investie par les protestants qui établirent leur camp au nord ouest, tout près des actuels vestiges des remparts. La légende rapporte – l’Histoire, diront les mauvaises langues – que l’épouse du consul de la gache du Montferrier, madame Rouzet, avait pour amant le chef protestant et que, par une nuit maudite, elle déroba à son mari la clef de la porte du Montferrier et la remit – contre une certaine somme d’argent (en plus !) – aux Huguenots, lesquels, le 22 décembre 1576, envahirent la malheureuse cité dont ils massacrèrent bon nombre d’habitants, moines et catholiques et pillèrent joyeusement. Prise de remords, la traitresse infidèle se serait précipitée dans le Célé (peut-être plus ou moins aidée… ?) et son mari se retira au monastère de Montferrat.

La maison dite "du guetteur"

Les protestants se maintinrent à Figeac jusqu’en 1622. Entre temps, ils bâtirent de solides fortifications au sommet de la colline du Puy, s’appuyant pour les défenses sud sur les murs de l’église Notre Dame la Fleurie et élevant à l’ouest une solide muraille qui, après leur départ, servit de mur de soutènement pour un couvent de Capucins. Cette épaisse muraille en bel appareil nous a été léguée telle quelle. Les protestants démolirent surtout les édifices religieux et en particulier

écroulèrent le transept nord de l’église abbatiale Saint-Sauveur ainsi, peut-être, que le cloître. À leur départ, les Figeacois rasèrent toutes leurs constructions à l’exception, bien entendu, de l’église du Puy. Quant à l’abbatiale Saint-Sauveur, son collatéral nord et sa voute seront reconstruits au XVIIème. À noter que peu de temps après le départ des protestants, le sympathique Sully, qui complotait plus ou moins discrètement après la mort d’Henri IV, vint se mettre à l’abri à Figeac (où sa maison a été démolie au début du XXème siècle mais dont il reste la monumentale porte d’entrée, replacée à l’office du tourisme). Celui-ci occupe une belle maison du XVème, restaurée au XIXème et dénommée « hôtel de la Monnaie ». En effet, au Moyen âge, Figeac bénéficia du privilège royal de battre la monnaie ; mais ce ne fut pas dans cette maison.

Maison de Galiot de Genouillac

Les XVIIème et XVIIIème siècles n’apportèrent pas d’améliorations à la cité qui, à la Révolution, eut comme ailleurs ses délateurs et calomniateurs et ses extrémistes faisant 28 victimes sous le sinistre couperet. Mais peu de transformations. Il n’en demeure que la dénomination de la place « de la Raison », à l’emplacement de l’ancien cloître de l’abbaye, rare survivance du culte de la Raison cher à Robespierre… (il semblerait que le cloître ait été démoli plutôt par les protestants que par les révolutionnaires).


Par contre Figeac abrita la naissance, le 23 décembre 1790, d’un enfant qui deviendra un Egyptologue illustre : Jean-François Champollion. Son père, libraire ambulant originaire de Grenoble, se fixa à Figeac après son

Maison natale de Champollion

mariage avec une jeune fille « de bonne famille ». Jean-François vécut ses dix premières années à Figeac avant de poursuivre ses études à Grenoble sous la houlette de son grand-frère, surnommé « Champollion-Figeac ». Les deux frères ayant pris ostensiblement parti pour Napoléon, lors des Cent jours, furent exilés  dans leur bonne ville d’origine sous la Restauration, avant d’être amnistiés et de regagner Paris. La maison natale existe encore, superbement restaurée et agrandie grâce à l’acquisition par la municipalité des maisons voisines afin de créer, en 1986, un exceptionnel musée « Champollion et des Ecritures du monde ». Sur le sol d’une placette attenante entourée de belles maisons médiévales remises à neuf elles aussi, a été posé horizontalement un agrandissement conséquent de la pierre de Rosette avec ses hiéroglyphes, ses caractères en démotique et en grec, rigoureusement reproduits. L’œuvre, en pierre noire, a été réalisée par le sculpteur Joseph Kossuth. Ce haut lieu du savoir et de la découverte est un site incontournable non seulement pour tout Egyptologue mais encore pour tout passionné par l’origine des diverses écritures du monde.

La pierre de Rosette

En 1862 le train arriva à Figeac ; mais les habitants s’opposèrent à l’installation d’un important triage de peur que la fumée des locomotives n’obscurcît leur beau ciel bleu, non seulement préfigurant en cela nos modernes écologistes mais imitant ainsi les édiles de Hyères-les-Palmiers… Le triage fut alors installé dans la vallée voisine du Lot. Ce qui, sans doute, évita un accroissement de population qui aurait entraîné la destruction du vieux Figeac pour faire de la place… Ad Augusta per angusta, selon la devise des Jésuites : « à des fins vénérables par des voies détournées »…


Les trois guerres de 70, 14 et 40 firent à Figeac leur lot de victimes ; en particulier eut lieu le 12 mai 44 une terrible rafle par les SS de la division Das Reich, se traduisant par des centaines de déportés, hommes et femmes. Un monument du souvenir fut érigé après la Libération sur la colline du Cingle surplombant la ville. On y lit avec une grande émotion les noms des victimes qui périrent dans les camps de concentration.


Peu à peu Figeac retrouva la sérénité et la prospérité non seulement grâce au tourisme, important dans toute cette région du Lot, mais surtout grâce à l’implantation sous l’initiative des frères Ratier, entre les deux guerres, d’une activité qui se développa de plus en plus dans la construction aéronautique (Ratier Figeac et Figeac Aéro), en symbiose avec Toulouse.

Riche de son passé, superbe en son présent, la cité de Figeac est pleine de promesses pour son avenir.

Figeac Aéro

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© Christian Thomsen