La vie posthume de Marcel Proust
- Christian Thomsen

- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 15 heures
Parmi les très nombreux lecteurs de Proust, ceux qui s’intéressent à l’homme qui a conçu cette œuvre gigantesque savent que leur cher Marcel est mort le 18 novembre 1922, à son domicile parisien de la rue Hamelin, à l’âge de cinquante-et-un ans, veillé jusqu’au bout par Céleste Albaret, sa très fidèle gouvernante. Il avait réussi à apposer le mot fin à son manuscrit, mais seule une partie de son immense roman avait pu être publiée de son vivant. Le reste le serait grâce à son jeune frère Robert, devenu un chirurgien célèbre, et totalement absent de la Recherche puisque le narrateur est fils unique. Le dernier tome, Le Temps retrouvé, parut en 1927.
Jérôme Bastianelli le sait mieux que quiconque puisqu’il préside, depuis 2018, à la destinée de la Société des amis de Marcel Proust, la SAMP, dont le siège est établi dans la maison de Tante Léonie, à Illiers-Combray.
Ce haut fonctionnaire d’origine corse cumule de nombreux talents, dont ceux d’essayiste, de biographe, de critique musical, notamment pour la revue Diapason et la Tribune des critiques de disques de France-Musique. Un véritable couteau suisse de l’érudition.
Il nous avait déjà régalé, en 2019, avec La Vraie Vie de Vinteuil, biographie d’un personnage fictif important de La Recherche, compositeur et auteur de la célèbre « petite phrase », dont on ne sait pas si elle se trouve dans la sonate pour violon et piano ou le septuor de Vinteuil. Bastianelli a eu l’idée astucieuse d’imaginer que Proust a pris comme modèle un musicien qui aurait réellement existé, tout comme il a fait apparaître dans son roman un médecin aussi réel que célèbre de son vivant, le Pr Dieulafoy, ou encore la fameuse princesse Mathilde, nièce de Napoléon Ier et un temps fiancée au futur Napoléon III. Mais Vinteuil n’a jamais existé que dans la fiction. On le sait, pour Proust la vraie vie, c’est la littérature. Laure Murat raconte, dans Proust, roman familial, sa première lecture de la Recherche, à l’âge de vingt ans. Elle se dit extrêmement troublée par la cohabitation, tellement naturelle sous la plume de Proust, de personnages de fiction et de personnages réels de sa propre parentèle. Ainsi, dans une seule phrase (p. 71), elle évoque l’amitié entre Robert de Saint-Loup et le duc d’Uzès (son arrière-grand-oncle) ; le prince de Borodino (fiction) qui allait dîner chez les Murat ; ou encore Charlus qui comparait les Guermantes aux Luynes (le nom de jeune fille de sa mère).
En 2022 Jérôme Bastianelli récidive, pour notre plus grand bonheur, en imaginant que Proust a survécu à l’infection pulmonaire qui l’a emporté et qu’il a vécu encore vingt ans, mourant d’une attaque d’apoplexie le 18 novembre 1942 à New York, ville où il s’était établi plus d’un an auparavant. La mort que nous décrit l’auteur ressemble à celle de Bergotte.
Pendant ces vingt années de vie posthume, Jérôme Bastianelli suit son personnage à Paris, à Nice, en Corse, à Illiers, à Évian, puis finalement à New York en passant par Marseille, Barcelone, Madrid et Lisbonne. Pour un homme aussi casanier que Proust du fait de son asthme, cela fait beaucoup de pérégrinations. Il y rencontre des amis qu’il n’avait pas vus depuis longtemps, et avec qui il est heureux de renouer. Ce récit, d’une érudition brillante mais jamais pesante, est intitulé Les années retrouvées de Marcel Proust, et sous-titré Essai de biographie.
Tout juste convalescent de l’infection respiratoire qui a failli l’emporter, sa première sortie est pour un grand dîner au Ritz, palace où il a ses habitudes, et où il retrouve une dizaine d’amis qui ont organisé ce festin auquel il ne touche guère, préférant picorer, comme à son habitude. Son cher Reynaldo Hahn lui chante une mélodie extraite du Don Quichotte de Massenet, « Enfin, te revoilà ». Parmi les convives Proust retrouve avec plaisir Anna de Noailles, Jean Cocteau, Paul Morand et l’abbé Mugnier, grand mondain devant l’Éternel. Il leur annonce qu’il va enfin réaliser un vieux projet, celui de se rendre à Nice, à l’invitation de Mme Catusse, grande amie de sa mère, qui y possède une somptueuse villa. Une autre raison, plus secrète, le pousse à aller à Nice : c’est là qu’est enterré Alfred Agostinelli, son grand et dernier amour, même si cet amour ne fut pas partagé, selon son biographe l’universitaire aixois Jean-Marc Quaranta. On le sait Agostinelli est le modèle d’Albertine, morte après s’être enfuie de chez le narrateur, tout comme Alfred est mort dans un accident d’avion après avoir quitté le domicile de Proust. Il avait pris des cours de pilotage sous le nom de Marcel Swan (sic). Mais en définitive Proust ne se rendra pas sur cette tombe, relevée par J. M. Quaranta.
Pour se rendre à Nice, Proust monte à la Gare de Lyon dans le Calais-Méditerranée, le fameux Train bleu, dont le souvenir persiste à travers le restaurant de cette gare parisienne. Il est accompagné de la fidèle Céleste Albaret. Son mari Odilon viendra les rejoindre plus tard.
(Dans la réalité, à la mort de Proust le couple Albaret reprit la gestion d’un hôtel situé 14 rue de Canettes, dans le 6ème arrondissement de Paris.)
Proust va rester un peu plus d’un an à Nice, chez Mme Catusse, l’air de la Riviera s’avérant excellent contre son asthme. Il visite quelques très belles réalisations architecturales comme la villa Kérylos édifiée à Beaulieu par Théodore Reinach, dont Proust avait bien connu le frère Joseph à l’occasion de l’affaire Dreyfus. L’architecte de cette merveille était un certain Emmanuel Pontremoli, cousin éloigné de Proust. Marcel est également invité à admirer la magnifique villa construite sur les hauteurs de Saint-Jean-Cap-Ferrat par la baronne Éphrussi de Rothschild, cousine de sa grande amie Élisabeth de Clermont-Tonnerre, la fameuse « duchesse rouge », une des nombreuses maîtresses de la salonnière parisienne de nationalité américaine Natalie Clifford Barney, chantre du lesbianisme. En revanche, malgré la proximité géographique, Proust décide de ne pas aller rendre visite à son ancien ami Pierre de Monaco, né Pierre de Polignac et père du prince Rainier III, avec qui la brouille n’est pas dissipée. Mais à deux reprises il assiste à des représentations des Ballets russes ; la première fois l’Opéra de Monte-Carlo, œuvre de Charles Garnier comme son grand frère l’Opéra de Paris, donne Pulcinella, qui lui plaît moins que Le Sacre du printemps, découvert en 1913 lors de sa création au tout nouveau Théâtre des Champs-Élysées. La seconde fois c’est pour la création des Biches, le ballet du jeune Francis Poulenc, dont il apprécie beaucoup la musique.
Rentré à Paris Proust emménage rue de Castiglione, dans un agréable appartement déniché par Jacques-Émile Blanche, lequel avait peint son portrait en 1892, alors que Marcel n’avait que vingt-et-un ans. Ce célébrissime portrait, agrémenté d’une orchidée blanche à la boutonnière du modèle, est conservé depuis 1989 au musée d’Orsay. Marcel change donc de quartier, tout en restant attaché à la rive droite ; il habite dorénavant le quartier de la Place-Vendôme, juste en face de la pharmacie Swann, aujourd’hui disparue ; située au N°6 de cette rue elle était tenue par des amis de son père dont le nom avait frappé Marcel au point de le donner à l’un de ses plus célèbres personnages ; belle façon, pour des inconnus, de passer à la postérité ! Parmi les agréments de son nouveau domicile, Marcel apprécie sa proximité avec le Ritz.
Il peut se rendre à la dernière représentation de Ciboulette, l’opérette de son vieil ami Reynaldo Hahn, qui connaît un grand succès, lequel ne se démentira jamais. Son livret est co-écrit par un vieil ami de Marcel, Robert de Flers. Coïncidence amusante, l’un des personnages de l’œuvre est la comtesse de Castiglione, « la Castiglione », qualifiée de « plus belle femme de son siècle ». Missionnée par Cavour pour séduire Napoléon III, elle lui est présentée lors d’un bal chez la princesse Mathilde. Précisons que la rue de Castiglione porte le nom d’une bataille de Bonaparte, et non celui d’une de ses habitantes célèbres.
Le succès rencontré par la parution de La Prisonnière ravive le désir de l’auteur de devenir académicien, d’autant que trois fauteuils sont libérés par la mort de leur locataire. Marcel lorgne le treizième fauteuil, occupé jadis par Racine et libéré par la mort de Pierre Loti. Fort du succès obtenu au prix Goncourt en 1919 par À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Proust avait envisagé en 1920 de se porter candidat ; mais plusieurs des ses amis, dont Jacques Rivière, l’en avaient dissuadé : « trop vert pour l’Académie », lui avait-il dit. Et ce fut son ami Robert de Flers qui fut élu.
Commencent alors pour Marcel les traditionnelles visites de campagne auprès des académiciens pour tâcher d’influencer leur vote, en débutant sa tournée par les Immortels qu’il connaît. Parmi ses concurrents figurent le poète Francis Jammes, qu’il admire, et le peintre Albert Besnard. Il effectue certaines de ces visites accompagné par son ami le dramaturge et romancier Georges de Porto-Riche, qui vient lui-même d’être élu mais qui, toutefois, ne siègera jamais pour avoir refusé de revoir son discours de remerciement. Marcel et Georges avaient connu le même amour platonique pour la comtesse Greffulhe, une des inspiratrices d’Oriane de Guermantes.
Un des académiciens que Proust doit convaincre de voter pour lui est son cousin Henri Bergson (ils partagent le même arrière-grand-père maternel, Baruch Weil). Les deux hommes s’estiment mais sont depuis longtemps en désaccord sur la nature de la mémoire ; en sortant de chez Bergson, Proust n’est pas du tout certain qu’il votera pour lui. Un autre de ces académiciens sondés est Gabriel Hanotaux, qui l’avait inspiré pour le personnage un rien pontifiant du diplomate Norpoix. S’était-il reconnu dans ce personnage un peu ridicule ? Proust l’ignore. Quant à Anatole France, dont Proust est certain d’avoir la voix, il est très malade et va mourir avant le vote.
Autre écrivain acquis à sa cause, Paul Bourget. Ils ont tous les deux connu la courtisane Laure Hayman, que Bourget prit comme modèle pour son personnage de Gladys Harvey, et qui inspira à Proust bien des traits d’Odette de Crécy. Proust sait qu’elle fut la maîtresses de Louis Weil, son grand-oncle ; mais sait-il qu’elle le fut aussi de son père ? Bourget avait jadis qualifié le jeune Proust de « saxe psychologique ».
Marcel rend également visite à Marcel Prévost, avec qui il lui était arrivé d’être confondu, du fait de la proximité de leurs noms. Malgré sa grande fatigue, Proust se démène de toutes ses forces pour essayer d’influencer le vote des académiciens qu’il n’a pas pu rencontrer.
Ce vote a lieu le 27 novembre 1924 ; vingt-huit académiciens y participent. Après trois tours de scrutin, Marcel Proust est élu au treizième fauteuil, celui de Pierre Loti ; il obtient 15 voix, Albert Besnard 10 et Francis Jammes 3.
(En réalité c’est le peintre Albert Besnard qui fut élu. Ce fauteuil sera aussi occupé par Paul Claudel et Simone Veil.)
Au mois d’août 1924 Proust échange une correspondance soutenue avec ses amis de la NRF, qui aimeraient qu’il signe leur pétition en faveur du jeune André Malraux, condamné à trois ans de prison ferme pour avoir pillé le temple de Banteay Srei, à Angkor. Malgré le soutien de nombreux intellectuels, Proust refuse de signer cette pétition, parce qu’il estime, à juste titre, que les écrivains ne doivent pas bénéficier d’une quelconque magnanimité s’ils commettent un délit, ce qui est une curieuse habitude bien française (Cela se vérifiera à la Libération). Mais il consacre l’essentiel de son temps à écrire La Croix du Sud.
Le manuscrit de ce nouveau volume de la Recherche est achevé au printemps 1925 ; Proust l’envoie immédiatement à Jean Paulhan, successeur de son ami Jacques Rivière à la direction de la NRF. Celui-ci a succombé récemment à une fièvre typhoïde, privant Proust d’un de ses plus fidèles soutiens. Ce nouveau roman relate la fuite d’Albertine, la « Prisonnière », activement recherchée par les amis de Marcel, qui espère la voir revenir chez lui. La parution de La Croix du Sud – Sodome et Gomorrhe IV, en 1925, précède celle d’Albertine disparue – Sodome et Gomorrhe V fin 1925 puis du dernier volume de la Recherche, Le Temps retrouvé, au tout début de 1927.
(Dans la réalité les deux derniers volumes de la Recherche avaient été écrits par Proust avant sa mort, et seront publiés grâce à la diligence affectueuse de son frère Robert. La Croix du Sud, qui relate la fuite d’Albert Agostinelli du domicile de Proust, dont il était l’employé, est une brillante invention de Jérôme Bastianelli.)





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