La vie posthume de Marcel Proust 2
- Christian Thomsen

- il y a 3 heures
- 8 min de lecture
Comme à son habitude, Proust est mal fagoté dans son habit d’académicien, du fait qu’il a refusé tous les essayages et qu’il a accumulé les sous-vêtements par crainte d’avoir froid. C’est Odilon, son fidèle chauffeur, qui le dépose quai Conti. Quand il pénètre dans la grande salle il reconnaît tous ses amis venus le soutenir ; Marie Nordlinger, sa « muse anglaise » et cousine de Reynaldo, est là également, qu’il n’a pas revue depuis vingt ans ; sa cousine Germaine Amiot, venue d’Illiers, rencontre son célèbre parent pour la première fois. Proust est entouré des deux parrains qu’il s’est choisis, Henri de Régnier et André Chevrillon. Le récent secrétaire perpétuel René Doumic prend la parole : « La séance est ouverte. La parole est à Monsieur Marcel Proust pour la lecture de son remerciement. » Celui-ci commence, comme il est de coutume, par faire l’éloge de son prédécesseur Pierre Loti, et termine son discours par une pensée très émue pour ses parents, notamment son père, venu de sa province nichée entre Beauce et Perche pour devenir un très grand médecin hygiéniste, membre de l’Académie de médecine. Quant au chagrin causé par la disparition de sa mère, en 1905, il est toujours aussi vif plus de vingt ans après. Après ces paroles émouvantes adressées au souvenir de ses parents, Marcel est chaleureusement applaudi.
C’est Robert de Flers, son ancien condisciple au lycée Condorcet, qui a souhaité être désigné pour la traditionnelle réponse. Le peintre Jacques-Émile Blanche, vieil ami de Marcel, prend quelques croquis qui lui serviront pour sa fameuse toile La Réception de Proust à l’Académie française. Après quoi tout ce petit monde se retrouve avenue Henri Martin, chez son ami et précieux soutien Armand de Grammont, duc de Grammont depuis la mort de son père en 1925. Quand Proust l’a connu, en 1902 chez les Noailles, il est encore duc de Guiche. Il épouse en 1904 Élaine de Greffulhe, la fille de la comtesse Greffulhe, une des inspiratrices de la duchesse de Guermantes. Quant à Armand, il a partiellement servi de modèle pour Robert de Saint-Loup, grand ami du narrateur.
En février 1927 est publié Le Temps retrouvé, couronnement en apothéose de son gigantesque roman, À la recherche du temps perdu, que l’on évoque couramment sous le titre simplifié La Recherche. Marcel est à la fois soulagé par ce point final et triste, d’autant que sa vieille amie Geneviève Straus est morte à la fin de 1926. Cette célèbre salonnière recevait de très nombreux artistes et hommes de lettres, ainsi que des personnalités du faubourg Saint-Germain. Fille du compositeur Jacques Fromental Halévy et veuve de Georges Bizet avant d’épouser le riche avocat Émile Straus, elle a, elle aussi, prêté quelques traits à Oriane de Guermantes. Elle a également inspiré le personnage principal de Fort comme la mort, le roman de Maupassant avec qui elle était très liée. Elle avait une influence non négligeable sur les élections à l’Académie. Son fils Jacques a été un ami de jeunesse de Marcel ; devenu morphinomane, il s’est suicidé en 1922. La mort de Germaine Straus laisse donc un vide dans son cœur, et il a tenu à assister à ses obsèques. Marcel est surtout comblé par l’accueil chaleureux fait au dernier volume de son roman. Mais par quelle activité va-t-il remplacer le labeur harassant qui l’a occupé pendant tant de nuits ? Jacques-Émile Blanche lui conseille de traduire des nouvelles du romancier américain Henry James, que Proust admire beaucoup. Il va suivre ce conseil et traduire The Birthplace. Mais ce travail est difficile car Proust ne maîtrise pas très bien la langue anglaise, et il doit demander l’aide d’amis anglophones. Quand il traduisait Ruskin, sa mère lui faisait une première traduction littérale, sur laquelle il prenait appui. Mais il en vient à bout, et le livre paraît chez Gallimard en septembre 1929, avec un assez grand succès, plus du fait du traducteur que de l’auteur, assez méconnu en France.
Cependant ce travail de traduction ne suffit pas à désennuyer Marcel ; il a l’occasion d’écrire plusieurs textes pour le Figaro, notamment à l’occasion de la mort de Gaston Leroux, le créateur de Rouletabille, dont Proust a fait la connaissance en 1923, échangeant avec lui une correspondance soutenue. Une deuxième chronique nécrologique suit, pour la mort des aviateurs Nungesser et Coli, disparus en mer à bord de leur biplan l’Oiseau blanc. Ce drame rappelle à Marcel la disparition tragique d’Alfred Agostinelli treize ans plus tôt.
Quelques mois plus tard, en juillet 1927, c’est son ami d’enfance Robert de Flers, évoqué lors de la réception de Marcel à l’Académie française, qui meurt brusquement pendant une cure à Vittel, sans qu’il y ait de lien entre sa cure thermale et son décès… La famille du défunt lui a demandé de prendre la parole pendant ses obsèques au Père Lachaise, mais, brisé par l’émotion, il ne peut pas s’acquitter de cet hommage, qui est improvisé par l’ancien collaborateur du dramaturge Francis de Croisset. Quelques jours plus tard Marcel s’acquitte de sa dette envers l’ancien directeur littéraire du Figaro par un très bel article paru en première page du Figaro littéraire.
L’année 1927 se poursuit avec la rocambolesque affaire qui concerne Léon Daudet, condamné à cinq mois de prison pour diffamation à l’encontre de plusieurs hauts fonctionnaires de la Sûreté Générale à la suite de la mort par suicide de son fils Philippe dans un taxi. Léon Daudet ne croit pas au suicide et soutient que son fils a été assassiné par ses ennemis politiques. Il est ensuite incarcéré à la prison de la Santé, et libéré par erreur deux mois plus tard dans des circonstances grand-guignolesques. Après deux années d’exil en Belgique Daudet obtient sa grâce et revient à Paris. Mais sa complaisance envers les idées fascistes altérera définitivement ses relations avec Proust.
On rappelle que Léon Daudet, fils aîné de l’écrivain Alphonse Daudet et frère de Lucien, tendre ami de Marcel du temps de leur jeunesse, est un journaliste et homme politique antidreyfusard et violemment antisémite, affilié au mouvement d’extrême droite l’Action française. Il a beaucoup œuvré pour que le prix Goncourt de 1919 soit attribué à son ami d’enfance Proust. Exécuteur testamentaire d’Edmond de Goncourt, il est à l’origine de la création de l’Académie Goncourt.
Proust s’attelle ensuite à l’écriture d’un essai sur Gabriel Fauré, disparu en novembre 1924. Il se souvient qu’en 1897 il avait écrit au compositeur, dont il avait fait la connaissance deux ans auparavant, une lettre dans laquelle il clamait, de manière assez grandiloquente, son amour pour sa musique. C’est en rentrant d’un concert pendant lequel il a pu entendre le premier Quintette de Fauré, qui l’a de nouveau bouleversé, qu’il se dit qu’il est temps de réaliser ce vieux projet. Pour le soutenir, son cher Reynaldo Hahn vient régulièrement lui jouer Barcarolles et Nocturnes du grand compositeur. Et, véritable tour de force, il convainc Eugène Ysaÿe et Alfred Cortot de venir lui jouer, en pleine nuit, la première Sonate pour violon et piano, qui lui semble si proche de celle écrite autrefois par Vinteuil. Marcel est un habitué de ces convocations nocturnes, notamment du quatuor Capet qui venait lui jouer à domicile les quatuors de Beethoven qu’il préférait.
La liste des décès d’amis ou de connaissances de Marcel s’allonge. C’est d’abord Madeleine Lemaire qui s’en va en avril 1926. Elle se livrait à la peinture avec une prédilection pour les représentations florales, au point que Robert de Montesquiou (le principal modèle de Charlus) la surnommait « l’impératrice des roses ». Marcel se souvient avec émotion qu’elle avait illustré son tout premier livre, Les Plaisirs et les Jours. Dans son hôtel particulier de la rue de Monceau elle accueillait toute l’aristocratie du faubourg Saint-Germain, qui faisait tant fantasmer Marcel dans sa jeunesse, et aussi de jeunes talents comme Marcel lui-même et Reynaldo Hahn, dont elle avait caché les amours secrètes dans son château de Réveillon, qui évoque la Raspelière, la propriété d’été des Verdurin. Elle-même fut un des modèles dont Proust se servit pour illustrer les bons côtés d’un des personnages les plus emblématiques de la Recherche, l’inénarrable Sidonie Verdurin, devenue princesse de Guermantes dans Le Temps retrouvé. Un mois plus tard c’est Mme Catusse qui disparaît. On se souvient qu’elle avait accueilli Marcel en 1923 dans sa villa du Mont-Boron. Son fils Charles lui demande de venir à Nice l’aider à faire l’inventaire de cette villa. Marcel apprécie beaucoup Charles, le « petit Catusse », de dix ans son cadet, devenu journaliste à L’Intransigeant et une personnalité en vue du petit monde des lettres. Avant de répondre positivement à cette requête, Marcel demande l’aval de son frère Robert, qui juge son état de santé compatible avec ce voyage.
Marcel, flanqué de Céleste et de son mari Odilon, embarque à nouveau dans le Train bleu. Arrivé sur place, il est pris par son allergie aux pollens, qui déclenche une crise tellement sévère qu’elle l’oblige à garder le lit pendant deux semaines.
Au mois de juin le tri des meubles est terminé, et Marcel pense rentrer à Paris. Mais, en regardant la mer, il remarque au loin le paquebot Général Bonaparte, qui fait la liaison Nice – Ajaccio deux fois par semaine. Charles évoque l’idée d’embarquer tous les deux pour la Corse, idée qui n’est jamais venue à l’idée de Marcel, à qui elle semble plutôt saugrenue. Visiter Florence et ses trésors aurait eu plus de sens. Dans un premier temps Marcel rejette cette idée, mais il en parle dans une lettre à Lucien Daudet, qui a très envie de revoir son ami de jeunesse. Lucien s’emballe pour se projet, et, par téléphone, réussit à convaincre Marcel.
Une semaine plus tard, le 29 juin 1928, les trois amis embarquent sur le Général Bonaparte, direction Ajaccio. Proust passe la traversée à observer les enfants qui jouent et un groupe de jeunes filles qui lui rappelle la petite bande qui gravitait autour d’Albertine, qu’il a si bien décrite dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs. L’arrivée dans le golfe d’Ajaccio et la vue sur l’archipel des Sanguinaires font forte impression sur les trois amis, comme à tous les passagers. Marcel se dit qu’il n’a jamais vu d’aussi beau paysage.
Le trio amical s’installe pour trois jours au Grand Hôtel. Le premier jour Marcel, épuisé par ce voyage, se repose. Le lendemain il se laisse convaincre d’aller le musée Fesch, où il admire longuement une Vierge à l’enfant de Botticelli. Puis, passage obligé, ils vont visiter la maison natale de Napoléon. Le troisième jour ils vont en voiture jusqu’à la pointe de la Parata, admirer les îles Sanguinaires. C’est là, assis sur un rocher, que Marcel conçoit le projet d’écrire ses Impressions d’un voyage en Corse, qui paraîtront l’année suivante.
Les trois amis ne sont pas d’accord sur leur prochaine destination ; ce sera finalement Les Roches Rouges, à Piana, pour la visite des fameuses Calanches. L’ambiance feutrée des Roches Rouges rappelle à Marcel celle du Grand Hôtel de Cabourg. Marcel est ébloui par la beauté du site. Puis ils se rendent à Calvi. Proust est captivé par la beauté de la Citadelle, et se dit que, s’il devait réécrire La Recherche, il enverrait Saint-Loup en garnison à Calvi et non pas à Doncières. Arrivés à L’Île-Rousse ils laissent leur chauffeur ramener la voiture à Ajaccio pendant qu’ils prennent le train pour Bastia. Celui-ci rappel à Marcel le tortillard qui longeait la côte normande pour le conduire à Balbec. Les trois amis sont invités à loger dans la résidence du préfet Marlier, passionné de littérature. Puis, tandis que Lucien Daudet part seul à Bonifacio, sur les traces de son père, Proust, exténué, embarque avec son ami Charles pour Nice. Après une nuit passée dans la villa du Mont-Boron, il rentre à Paris, et se met à la rédaction de ses impressions d’un voyage en Corse.
(Le Grand Hôtel d’Ajaccio est devenu aujourd’hui le siège de la Collectivité de Corse).
(L’hôtel des Roches Rouges, qui existe toujours, est construit en 1911 ; il est remanié en 1928, avec la création d’une nouvelle salle de restaurant).
(Il est permis de penser que l’auteur, d’ascendance corse, a imaginé cet épisode effectivement assez incongru, pour pouvoir évoquer le pays de ses ancêtres).





Commentaires