La vie posthume de Marcel Proust 3
- Christian Thomsen

- il y a 7 heures
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Pendant les trois années à venir Proust, trop fatigué ou craignant de l’être, ne quittera pratiquement pas Paris, malgré les sollicitations nombreuses : celle de l’Académie royale de Belgique, dont son amie la poétesse Anna de Noailles est devenue, en 1921, « membre étranger » ; celle de l’écrivain, diplomate et politicien britannique Harold Nicolson, grand admirateur de l’œuvre de Proust, connu entre autres faits pour être l’époux de la femme de lettres Vita Sackville-West, membre du Bloomsbury Group, amante, entre autres conquêtes féminines, de Virginia Woolf et de Violet Trefusis et créatrice des fameux jardins de Sissinghurst ; celle de l’Université Columbia, avec en prime un séjour de six mois tous frais payés à New York ; celle enfin de Robert de Billy, dont Marcel a fait la connaissance en 1920, pendant son service militaire à Orléans, devenu récemment ambassadeur de France à Tokyo, succédant à ce poste à Paul Claudel.
La seule invitation qu’il accepte est celle de Maurice Ravel, qu’il admire et qui l’accueille en son Belvédère de Montfort-l’Amaury. Ravel a beaucoup aimé le petit essai que Proust a consacré à son maître Gabriel Fauré. Pendant la semaine qu’ils passent ensemble Maurice joue pour Marcel certaines de ses œuvres pianistiques. Tous deux partagent un même goût pour le pastiche. Ils se promettent de se revoir. Céleste est conquise par la maison de Ravel, qui ressemble un peu à une maison de poupées encombrée de bibelots, certains d’un kitsch assumé. Céleste va même jusqu’à déclarer que, si elle n’était pas tant attachée au service de Monsieur Proust, elle aurait volontiers proposé ses services au compositeur. (Dans la réalité elle sera chargée de la garde du Belvédère de 1954 à 1970. Elle y recevra la visite de nombreux amis et admirateurs de Proust. Elle prendra sa retraite à Méré, près de Montfort-l’Amaury. En 1972 elle livrera au journaliste Georges Belmont ses souvenirs, rassemblés dans un livre appelé à devenir célèbre dans le monde proustien, Monsieur Proust.)
Le supplément littéraire du Figaro offre à Proust une tribune bimensuelle dans laquelle il publie une longue recension chaleureuse de l’essai consacré par Stefan Zweig à Tolstoï, ensuite une critique enthousiaste d’Amphitryon 38, pièce de Jean Giraudoux créée en novembre 1929, puis une autre du roman Léviathan, du jeune et prometteur Julien Green, romancier américain vivant à Paris et écrivant ses livres directement en français. Il aime beaucoup le roman de Virginia Wolff, Mrs Dalloway, reposant sur un décalage entre le temps objectif, marqué par les sonneries de Big Ben, et le temps subjectif, celui des réminiscences. Cette conception narrative lui semble très proche de celle de son propre roman.
Plus inattendue est la participation de Proust à la revue Détective, lancée en 1928 par les frères Kessel. Plusieurs écrivains connus se prêtent au jeu, notamment François Mauriac ou André Gide. Proust s’est probablement souvenu qu’il avait écrit jadis un texte sur un fait divers sanglant, Sentiments filiaux d’un parricide.
Il travaille également à une étude sur Mme de Sévigné, vénérée par sa mère (et par la grand-mère du narrateur de la Recherche, qui ne part jamais en voyage sans le volume des Lettres dans ses bagages.) Le livre connaît un grand succès, et sa préface, signée Proust, dans laquelle il évoque avec tendresse Jeanne Proust, sa mère bien-aimée, est très chaleureusement accueillie par François Mauriac, André Gide ou encore Paul Valéry !
En décembre 1929 paraît un livre de souvenirs de Natalie Clifford Barney, Aventures de l’esprit. Outre des anecdotes sur le Paris lesbien dont elle était une des égéries, elle a des mots assez sévères sur Paul Valéry, ce « poète hermétique », et sur Proust lui-même, qui, selon elle, n’a pas su percer les mystères du saphisme. Proust, furieux, se promet de régler ses comptes avec la célèbre salonnière dès qu’elle sera revenue d’Amérique. Mais, une fois celle-ci rentrée à Paris, le désir de vengeance de Marcel est émoussé. Élisabeth de Clermont-Tonnerre, amie de Proust et « maîtresse officielle » de Natalie, organise un rendez-vous pour que Marcel puisse se faire expliquer les spécificités de l’amour gomorrhéen, ce que Natalie échoue à faire : « cela ne s’explique pas, cela se vit ». Mais elle lui propose, faisant allusion à la scène où le narrateur observe à son insu Charlus en victime consentante d’une séance sadomasochiste dans le bordel pour hommes de Jupien, de lui permettre d’assister, dans une chambre de son hôtel particulier de la rue Jacob, aux ébats de deux jeunes femmes, une brune coiffée à la garçonne et une blonde aux cheveux longs d’allure préraphaélite.
En 1931 Proust tient la promesse qu’il avait faite cinq ans auparavant à sa cousine Germaine Amiot lors de sa réception à l’Académie française, de retourner à Illiers, où il n’a pas mis les pieds depuis plus de quarante ans, depuis précisément l’enterrement de sa grand-mère paternelle Virginie Torcheux. L’occasion lui en est donnée par une cérémonie officielle organisée par la mairie d’Illiers qui souhaite donner le nom d’Adrien Proust, l’enfant du pays, à la salle communale. Pour cette occasion solennelle Marcel est accompagné de son frère Robert et de sa fille Suzy, sa nièce, mariée depuis 1926 à Gérard Mante, ainsi que du couple Albaret, sa gouvernante Céleste et son mari Odilon qui lui sert de chauffeur. En chemin il a pu admirer de nouveau la cathédrale de Chartres. Le maire d’Illiers, accompagné de quelques notables, salue les voyageurs célèbres, un académicien et un professeur de médecine ! Il y a même un journaliste du Figaro, dépêché pour couvrir l’événement. Le chef du restaurant de l’hôtel où les deux frères sont descendus a préparé un repas dont les plats, cuisinés par l’inamovible Françoise, sont décrits dans la Recherche : des asperges, du bœuf en gelée, des fraises écrasées dans du fromage blanc, accompagnées par les fameuses madeleines.
En fin de journée, pendant que Robert travaille à sa prochaine communication à l’Académie de médecine, Marcel montre à Suzy les bâtiments de la ville dont il garde un souvenir ému. Arrivés devant l’église Saint-Jacques (Saint-Hilaire de Combray dans la Recherche), Suzy demande à son oncle de la lui faire visiter, ce qu’il fait bien volontiers ; il en décrit toutes les beautés comme s’il les avait vues la veille.
Les deux frères, accompagnés de Suzy, se rendent ensuite à la maison où ils passaient les vacances d’été de leur enfance (Celle-ci, devenue « la Maison de Tante Léonie », est actuellement le siège de la Société des Amis de Marcel Proust, et un lieu de pèlerinage pour nombre de proustophiles.) Assis sur un banc à l’ombre du marronnier, Marcel questionne longuement Germaine, sa cousine, au sujet de la vie à Illiers. Puis les deux frères se rendent à la mairie pour la cérémonie d’hommage au Dr Proust, leur père, qu’ils évoquent avec chaleur après le bref discours du maire.
Le troisième jour de leur séjour est consacré à la visite du jardin du Pré Catelan, conçu par Jules Amiot, leur oncle paternel (Ce jardin deviendra, dans la Recherche, le parc de Tansonville, la maison de campagne de Swann.)
Rentré à Paris, Marcel est heureux de ce bref séjour consacré au côté paternel de sa famille. Dès qu’il a récupéré de la grande fatigue occasionnée par ce court voyage, sa première sortie est pour le Père-Lachaise, pour honorer le côté maternel ; sa mère est enterrée dans la partie haute du cimetière, ses grands-parents Weil dans le carré juif.
(Adrienne Proust, dite Suzy, puis Suzy Mante-Proust depuis son mariage en 1926 avec Gérard Mante, deviendra la « gardienne du temple » de l’œuvre de son oncle. La mère de Gérard Mante, Juliette Rostand, est la sœur du dramaturge Edmond Rostand. Marie-Claude, la fille de Suzy, épousera Claude Mauriac, le fils de François Mauriac. Pour Claude Proust était « l’oncle Marcel ». Marie-Claude Mauriac est donc apparentée à Proust et à Rostand ! ).
Le 6 mai 1931 Proust est invité, en sa qualité d’académicien, à l’inauguration de l’Exposition coloniale, dont le commissaire général est un autre Immortel, le maréchal Lyautey. Il se contente d’écouter les discours officiels prononcés dans la grande salle du tout nouveau Musée des colonies (actuel Palais de la Porte-Dorée), et bénéficie, quelques jours plus tard, d’une visite privée avec d’autres académiciens. Proust admire les répliques construites à cette occasion, et se montre très impressionné par celle, grandeur nature, du temple d’Angkor Vat, qu’il compare à nos cathédrales chrétiennes.
Le 10 juillet 1931 Marcel fête son soixantième anniversaire au Ritz, avec quelques amis dont Cocteau et Ravel, qui joue pour son hôte quelques-unes de ses Valses nobles et sentimentales. Il reçoit comme cadeau un tableau de Kees van Dongen qui représente d’élégantes jeunes filles courant sur une plage. Proust est ravi, au point de faire venir chez lui le peintre, récemment naturalisé français, pour qu’il fasse son portrait, en remplacement de celui de Jacques-Émile Blanche, qu’il a toujours gardé auprès de lui mais qui ne lui ressemble plus vraiment, car quarante ans sont passés par là. Il souhaite également lui faire illustrer la Recherche, projet qui n’aboutira pas dans l’immédiat. (Ce n’est qu’en 1947 que paraîtra la Recherche illustrée par van Dongen).
Cette année 1931 Marcel fait une autre rencontre, celle d’Antoine de Saint-Exupéry, dont le deuxième roman, Vol de nuit, vient de paraître chez Gallimard, avec une préface d’André Gide. Le succès du livre est considérable. En septembre Proust invite le jeune auteur chez lui, et lui pose mille questions, auxquelles il répond d’une voix douce, avec des réponses courtes et précises, dans un style si différent du sien, tant à l’oral qu’à l’écrit. Proust finit par lui demander une faveur, celle de lui faire faire un baptême de l’air, qui aura lieu quelques jours plus tard à l’aérodrome du Bourget, et qui fera l’objet, la semaine suivante, d’un article enthousiaste dans les colonnes du Figaro. Il peut contempler du ciel la cathédrale d’Amiens, si chère à son cœur depuis qu’il a traduit Ruskin, du temps de sa jeunesse.
Proust sort peu ; il se contente de quelques concerts et, de temps en temps, d’une représentation théâtrale, notamment pour la première, en 1928, de la pièce de Giraudoux, Siegfried, mise en scène et interprétée par Louis Jouvet, qui a beaucoup impressionné Marcel. En 1931 ce même Louis Jouvet propose à Proust d’adapter pour le théâtre Un amour de Swann. L’idée lui semble saugrenue, mais il finit par se laisser convaincre par les quelques amis à qui il demande conseil. Le travail lui semble d’abord simple, puis de plus en plus complexe, et il est sur le point de renoncer quand Lucien Daudet lui suggère de faire appel au cinéaste René Clair, que Marcel a déjà rencontré en 1918. Clair admire profondément l’œuvre de Proust ; sous le pseudonyme de René Després, puis sous celle, assez énigmatique, « les Treize », Il avait rendu compte avec chaleur, dans l’Intransigeant, de la parution de chaque volume de la Recherche. Sa carrière de cinéaste a commencé en 1924, et, en 1931, l’année qui nous occupe, sort À nous la liberté, qu’il a réalisé après en avoir écrit le scénario. Cependant René Clair n’est pas un homme de théâtre, mais de cinéma. Confronté aux mêmes difficultés que Proust pour l’adaptation du roman à la scène, il lui propose d’adapter Un amour de Swann pour l’écran. Marcel, qui ne s’intéresse guère au cinéma, est peu séduit par cette idée, mais se rend aux arguments du cinéaste. Jouvet est déçu, mais se console avec la promesse que le rôle de Swann lui sera réservé. Les principaux rôles féminins seront tenus par Nadia Sibirskaïa (Odette) et l’inoubliable Pauline Carton (Mme Verdurin) ; les rôles masculins reviendront à Harry Baur (Forcheville) et à Raimu (le docteur Cottard) ; il faut également un vrai musicien, pour lequel Ravel propose le nom d’un de ses disciples, le jeune Vlado Perlemuter. Proust suit d’un peu loin le tournage, intrigué qu’il est par les différents métiers du cinéma qui s’activent autour des acteurs. Mais l’incarnation de ses personnages par des comédiens prive les lecteurs de l’indétermination de leurs traits, ce qu’il considère comme une négation de la littérature. Le film est projeté dans les salles fin 1932, avec un succès assez modeste, ce qui justifie a posteriori les réticences de Marcel. (Et, de fait, aucune adaptation de la Recherche, en tout ou en partie - Un amour de Swann - ne fera l’unanimité).
En janvier 1932 Gallimard publie Le Côté de Chelsea, d’André Maurois, élégant pastiche dans lequel l’auteur s’amuse à imaginer le narrateur de la Recherche voyageant en Angleterre en compagnie d’Andrée, la meilleure amie d’Albertine. C’est à la fois un hommage à l’anglophilie de Proust, traducteur de Ruskin, et une sorte de retour à l’envoyeur, Marcel ayant publié en 1919 Pastiches et Mélanges. Les liens entre Proust et Maurois ont été resserrés en 1926 par le mariage en secondes noces de celui-ci avec Simone de Caillavet, fille de Gaston de Caillavet et de Jeanne Pouquet, amie de Marcel qui s’était reconnue dans le personnage de Gilberte. (C’est Jeanne Pouquet que l’on voit sur la photo célèbre de Marcel jouant la sérénade aux pieds d’une jeune femme, à genoux avec une raquette de tennis en guise de guitare).
En octobre 1932 Proust découvre le premier roman d’un médecin inconnu, le Dr Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit. Malgré le soutien actif de Léon Daudet, à qui Marcel devait d’avoir obtenu le Goncourt en 1919, le roman de Céline échoue de deux voix pour le prix. L’avis de Proust est mitigé, partagé entre l’admiration pour certaines pages brillantes et l’agacement provoqué par les outrances de l’auteur. Il décèle que le Voyage, qui dépeint un monde qui sort du chaos de la guerre, est en quelque sorte la suite de la Recherche, qui décrit le monde en décomposition d’avant cette même guerre. Marcel écrit à Céline pour le féliciter, sans lui cacher que certaines pages lui sont insupportables. Et quand, en 1937, Proust aura dans les mains Bagatelles pour un massacre, il ne pourra en achever la lecture. Il publiera alors un texte resté célèbre, dans lequel il regrettera que Céline ait gâché son talent en cédant aux sirènes de l’antisémitisme et de l’obscénité.





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