Le patient de la chambre 21 (2)

Mis à jour : févr. 9

Je suis la chambre 21 de la Clinique* Saint-Côme Saint-Damien, située quelque part dans le sud de la France. A vrai dire, peu importe où elle se trouve, car cela ne changerait rien à l’histoire que je vais vous raconter. Elle aurait d’ailleurs pu se passer aussi bien dans un hôpital public que dans une clinique privée.

Je me doute de ce que vous êtes déjà en train de vous dire : quelle drôle d’idée que de faire parler une chambre de malade, et que peut-elle bien avoir d’intéressant à nous raconter. Que peut-elle bien savoir des états d’âme des patients qu’elle héberge, ainsi que des pensées intimes des médecins et du personnel qui les soignent ? Il est normal que vous réagissiez comme cela.

Mais je ne suis pas n’importe quelle chambre. Je suis celle qui a accueilli, à chacune de ses hospitalisations, Monsieur Claude L., celui qui a fini par devenir, pour tous ceux qui se sont occupés de lui pendant de longs et douloureux moments, « le patient de la chambre 21 ». Cela n’a rien d’impersonnel, au contraire, même si certains médecins préfèrent que l’on désigne les patients par leur nom, et pas par leur numéro de chambre ou leur pathologie (« la colectomie de la 21, par exemple). C’est, dans le cas qui va nous occuper, une façon plutôt amicale de s’exprimer. Et puis Claude L. avait fini par faire corps avec moi, sa chambre, la 21, celle qu’il a occupée à chacun de ses séjours. Et c’est pour cette raison que je le connais si bien.

Mais, me direz-vous, qui est cet illustre inconnu ? C’est effectivement un personnage sans grande notoriété, mais dont je vais cependant vous raconter le parcours exemplaire de patient. Il peut en effet arriver des choses intéressantes à des gens ordinaires. L’inverse est également vrai, à savoir que la vie des gens extraordinaires est faite aussi de choses sans grand intérêt, que l’on ne prend pas la peine de raconter, sauf si l’on est un biographe féru d’exhaustivité (il y en a, malheureusement).

En fait, ce que je vais faire pour vous, c’est donner la parole aux différents personnages qui ont pris une part plus ou moins grande dans cette aventure médicale, en demandant à chacun d’entre eux de vous donner sa version des évènements, c’est-à-dire son propre vécu. Vos deux principaux interlocuteurs seront le patient lui-même, bien entendu, ainsi que son chirurgien, pour des raisons qu’il vous expliquera lui-même le moment venu.


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Pour moi, Claude L. aurait pu être n’importe lequel des patients que j’héberge au fil des jours, si ce n’est que chacun d’eux a sa propre personnalité, sa propre histoire personnelle, familiale et médicale, tout ce qui le rend unique. Et Claude L. n’est pas seulement quelqu’un d’unique, c’est surtout un type bien.

Certains personnages ont eu plus d’importance que d’autres dans cette histoire, à commencer par Claude L. lui-même, mais aussi sa femme et ses enfants, ainsi que les nombreux médecins et soignants qui sont intervenus aux différentes étapes de son parcours, j’aurais presque envie de dire aux différentes stations de son chemin de croix, si je ne craignais pas de trop anticiper sur la suite des évènements. J’espère ne pas tuer le suspense (auquel cas cela ferait une victime de plus à l’actif du cancer) si je vous dis d’emblée que cette histoire ne va pas vraiment bien se terminer. Vous vous en doutiez probablement, sinon pourquoi la raconter ? Après tout, il ne s’agit pas d’un roman policier, mais d’un témoignage.


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Je ne voudrais pas m’incruster trop dans cette histoire, mais je profite d’avoir la parole pour vous dire quelques mots sur moi.

Je suis donc la chambre 21, en fait la chambre 221, car je me trouve au deuxième étage de la clinique. Par habitude, chacun laisse tomber le 2 qui indique l’étage.

Au fait, vous pourriez peut-être répondre à une de mes grandes interrogations : est-ce que l’on dit la chambre vingt-et-une ou vingt-et-un ? L’un de vous connaît sûrement la réponse. Personnellement, je préfère la seconde option. Je serai donc la chambre vingt-et un, si vous le permettez.

Donc, je suis une des chambres du service de chirurgie viscérale et digestive* de la clinique Saint-Côme Saint-Damien. Ces deux personnages sont, depuis le Moyen Âge, les saints patrons de la chirurgie, et même s’il n’y a plus de bonnes sœurs dans les cliniques privées depuis belle lurette, ils continuent tous les deux de patronner conjointement ou séparément de nombreuses cliniques chirurgicales ; sinon, elles s’appellent cliniques du Dr Untel (en général le nom de leur fondateur), ou encore clinique du Parc ou du Belvédère, ce qui est plutôt banal (mais assez chic en général pour le Belvédère). Un parc, justement, il y a en a qui entoure la clinique, et depuis ma fenêtre, orientée à l’ouest, on a une très belle vue sur de vieux arbres majestueux.

La clinique dans laquelle je me trouve est un établissement « à but lucratif* ». Cette expression est à vrai dire un peu réductrice, car la vocation première d’une clinique privée est de soigner des patients le mieux possible, mais en ne s’interdisant pas de faire quelques bénéfices qui seront réinvestis dans l’amélioration de la structure et l’achat de matériel performant, de plus en plus coûteux. Les bénéfices ne sont donc pas une fin en soi, mais la condition nécessaire pour ne pas se trouver en dépôt de bilan, ce qui arrive souvent aux cliniques privées mais jamais aux hôpitaux publics.

La clinique a été rénovée il y a quelques années, de sorte qu’elle semble toute neuve. On a profité de cette rénovation pour supprimer les chambres doubles, et de ce fait il n’y a plus que des chambres individuelles. C’est beaucoup plus confortable pour les patients et surtout leurs visiteurs. Tout cela a été rendu possible par la réduction du nombre de lits. Comme les hospitalisations sont de plus en plus brèves, le besoin en lits s’est progressivement réduit, d’autant qu’une superbe unité de chirurgie ambulatoire* a été ouverte assez récemment. Je suis dédiée aux interventions de chirurgie digestive en hospitalisation complète, mais il arrive que l’on installe dans mon lit un patient en soins palliatifs*. En effet, le service comprend deux lits de soins palliatifs, mais ils ne sont pas physiquement attribués. Il peut donc se trouver que j’héberge un patient en fin de vie*. Cette situation est nettement plus difficile à vivre pour tout le monde, notamment pour le personnel soignant.

Je suis située au fond d’un couloir, ce qui fait de moi la chambre la plus tranquille du service, et donc la plus convoitée par les patients. Je n’en suis pas peu fière.

Voilà, vous savez l’essentiel de ce qu’il y a à dire sur moi. Je vais pouvoir faire entrer en scène les acteurs de cette histoire, en commençant par Claude L. lui-même.

Notes :

  • Ambulatoire : modalité d’hospitalisation qui ne comporte qu’une journée de 12 heures maximum passée en établissement de soins. L’essentiel des actes de gastro-entérologie est réalisé en ambulatoire ; les actes de chirurgie de plus en plus souvent (chirurgie ambulatoire). Abrégé : ambu.

  • Chirurgie viscérale et digestive : chirurgie des viscères (terme équivalent à peu près à organes) digestifs. On disait naguère simplement chirurgie digestive. En boucherie, les viscères s’appellent les abats.

  • Clinique : terme polysémique. Il désigne ici un établissement de santé privé (à but lucratif). C’est aussi un adjectif, comme dans l’expression examen clinique.

  • Etablissement à but lucratif : la plupart des cliniques privées ont vocation à faire des bénéfices : elles sont « à but lucratif ». Les actionnaires, médecins ou non, qui ont placé de l’argent pour qu’une clinique existe, attendent bien légitimement un retour sur investissement. Certains établissements privés cependant sont « à but non lucratif », comme des centres anticancéreux ou des cliniques mutualistes. On les appelle actuellement ESPIC (Etablissement de santé privé d’intérêt collectif). Les hôpitaux publics sont « à but non lucratif », même si on leur demande actuellement d’être rentables.

  • Fin de vie/phase terminale : période qui n’a pas de début précis, et qui se termine par le décès d’un patient atteint d’une maladie incurable. Ce n’est pas la même chose que l’agonie, qui désigne les instants, parfois longs, qui précèdent immédiatement la mort elle-même d’un individu, pas nécessairement malade par ailleurs.

  • Soins palliatifs : palliatif est l’antonyme de curatif. Les soins palliatifs commencent donc là où les soins à prétention curative s’arrêtent. Les soins palliatifs ont pour but de rendre le moins inconfortable possible la fin de vie, d’où le nom de « soins de confort » qu’on leur donne également.

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© Christian Thomsen