Le patient de la chambre 21 (3)

Mis à jour : févr. 9

Claude L. est agrégé de philosophie. Comme nombre de ses collègues agrégés, il est professeur de philosophie dans un grand lycée du sud de la France. Il a bien écrit il y a quelques années un essai d’épistémologie*, dont il espérait qu’il le ferait accéder à une petite notoriété, mais son bouquin fut un échec de librairie. Il ne renouvela pas cette expérience décevante, qu’il ne regrette cependant pas tant il avait pris de plaisir à l’écriture. Il aurait probablement eu plus de succès avec un livre sur la philosophie du bonheur ou sur le développement personnel. Mais ce n’était vraiment pas son truc. Il se dit que s’il avait eu un peu de succès, il aurait peut-être été invité à parler de son livre à la radio ou sur les plateaux de télévision, et il n’aurait certainement pas aimé l’exercice, tant sa timidité lui rend difficile la prise de parole en public. Et puis il a l’esprit d’escalier, ce qui fait qu’il aurait sûrement trouvé la bonne réponse à une question pendant qu’il tentait de répondre tant bien que mal à la suivante.

Il aime beaucoup son travail, et sa timidité ne se manifeste jamais devant ses élèves. Il a le sentiment qu’ils l’apprécient comme professeur. En tout cas, ils sont attentifs pendant ses cours ; c’est déjà ça de pris… Quel enfer doivent vivre les professeurs chahutés ! Il les plaint de tout son cœur.

Il se souvient parfaitement d’un de ses élèves qui semblait aimer tout particulièrement son enseignement, bien qu’il se destinât à une profession réputée plutôt scientifique : il voulait devenir chirurgien, si sa mémoire est bonne. En fait, elle ne l’est pas tant que cela, puisqu’il a oublié le nom de cet élève singulier et attachant. S’il s’en était souvenu, cela aurait été amusant de vérifier s’il avait réussi son projet professionnel. Dommage.

Au début de son histoire médicale, Claude L. a cinquante ans. On pourrait dire de lui que c’est un bel homme, plutôt grand mais en léger surpoids, et déjà grisonnant, ce qui n’enlève rien à son charme pour ceux qui lui en trouvent. Il attache beaucoup d’importance à la façon dont il s’habille, et, en général, on le trouve élégant. Il fait partie des gens qui mettent encore une cravate pour aller travailler. Il a la chance de jouir d’une excellente santé. Il est heureux dans son travail, comme on vient de le voir. Sur le plan familial, il est comblé.

*


Il s’est marié une première fois avec une agrégée de lettres rencontrée sur les bancs de la faculté. Très vite, ils ont eu trois enfants magnifiques, deux garçons ; Luca et Hugo, et une fille, Inès, les trois en cinq ans. Pas question de lambiner. Cela aurait pu être le bonheur familial parfait. Mais dès que sa femme fut devenue mère, Claude eut l’impression de ne plus beaucoup l’intéresser en tant que mari, et il se sentait perpétuellement en mal de tendresse.

Et puis, lors d’une rentrée des classes, il y a maintenant quinze ans, il a remarqué une femme superbe qu’on lui a présentée comme étant le nouveau professeur de musique. J’oubliais : avec la féminisation des titres et des fonctions, il est désormais recommandé d’écrire « professeure », si l’on ne veut pas passer pour un horrible macho rétro. Encore heureux que l’on ne nous ait pas infligé « professeuse » ! Passons… Mais je ne peux pas m’empêcher de rappeler qu’un être humain est soit un individu soit une personne, indépendamment de son sexe ; qu’une sentinelle ou une vigie a toujours été un homme pendant des siècles, tant qu’il n’y avait pas de femme dans l’armée ou la marine. À mettre au débit des ayatollahs de la féminisation systématique prônée par les adeptes du langage inclusif.

Quoi qu’il en soit, au premier coup d’œil il a été frappé par la malice qui se dégageait de ses magnifiques yeux bleus. Il n’avait jamais vu un pareil sourire, et elle n’en était pas avare. Alors, comme une évidence, il est tombé instantanément amoureux de la propriétaire de ce regard magnétique, prénommée Marie, d’autant qu’elle avait une plastique superbe, et un tour de taille qui tenait dans ses deux mains réunies. Mais ce coup de foudre ne fut pas partagé, et il fallut à Claude des mois d’une cour assidue pour qu’elle finisse par tomber amoureuse à son tour. Il faut dire qu’elle sortait d’un divorce douloureux ; après deux grossesses extra-utérines* qui avaient failli lui coûter la vie, elle ne pouvait plus avoir d’enfant, ce qui était un drame pour elle. Elle aurait souhaité adopter un enfant, mais son mari s’y opposait. Ils finirent donc par se séparer à l’amiable. Quand Claude fit sa connaissance, elle n’était pas du tout prête à refaire sa vie. Tant qu’à être divorcée, elle avait décidé de souffler un peu, et de profiter de son célibat. Mais Claude était si convainquant ! Et il était loin d’être tout seul sur la liste des prétendants potentiels. De sorte que si ce n’avait pas été pour lui, elle aurait probablement craqué pour un autre. Allez savoir !

Marie possède une personnalité assez entière, et à vrai dire peu partageuse. Très vite, elle ne put pas se faire à l’idée que l’homme dont elle avait fini par tomber amoureuse la partageait avec une autre femme, pourtant légitime. Et l’idée de faire souffrir les enfants si leur père quittait leur foyer lui était pénible. Ils décidèrent donc d’un commun accord de mettre fin à cette situation qui semblait sans issue. Mais leur séparation ne dura pas plus de dix jours, tant leur besoin d’être ensemble était impérieux. Claude n’était pas comme ces hommes un peu lâches qui n’arrivent pas à choisir entre leur épouse et leur maîtresse, et il savait prendre des décisions. De sorte qu’il n’eut besoin que de six mois pour être divorcé. Sa femme avait compris qu’il ne changerait pas d’avis, et elle accepta le divorce par consentement mutuel. Mais, comme elle était une femme d’argent, contrairement à lui, elle le lui fit payer le prix fort : il devait tout lui laisser. Il accepta toutes ses conditions, pourvu qu’elle laisse les enfants en dehors de leur désaccord. Il ne l’a jamais regretté, car ses enfants lui sont reconnaissants d’avoir accepté de gros sacrifices financiers uniquement pour leur bien.


*


Très vite en effet il lui avait présenté ses enfants. Elle les aima instantanément, et déversa sur eux toute la tendresse dont elle était remplie. Et pour le coup, la réciproque fonctionna parfaitement. Les trois gamins, âgés de dix à cinq ans, tombèrent sous le charme de Marie, et cet amour ne s’est jamais démenti.

Leur passion fut torride, mais ne résista pas à l’épreuve du temps. Aucune passion ne réussit cet exploit de durer, et, d’une certaine manière, c’est probablement une bonne chose ; une passion durable finirait probablement par devenir destructrice. Ils eurent alors la chance de voir cet amour passionné se muer en une infinie tendresse, qui ne s’est jamais démentie malgré les années passées, années qui n’ont pas altéré la silhouette de Marie, toujours aussi svelte et « bien foutue », de l’avis général.

Le grand écrivain portugais Fernando Pessoa, dans son magnifique Livre de l’intranquillité, explique très poétiquement qu’il suffit de changer le costume dont notre imagination revêt les gens que nous aimons pour continuer à les aimer. La parure de la tendresse n’est certes pas celle de la passion, mais elle est bien belle aussi. Vue comme cela, la vie amoureuse paraît tellement simple. En tout cas, pour Claude et Marie cela aura magnifiquement fonctionné, même avant d’avoir lu Pessoa. Et leur entente est telle qu’on les prend souvent pour de jeunes mariés, ce qui les remplit d’une fierté teintée d’ironie.

Claude et Marie partagent à peu près tout : l’amour de la musique, de la lecture (avec cependant des centres d’intérêt différents), et la pratique assidue du golf. En musique, elle préfère la voix, notamment l’opéra ; lui est plus sensible à la musique instrumentale (le piano, le violoncelle, la clarinette) et à la musique de chambre ; la musique de l’intime, en quelque sorte. Ils ont quelques idoles en commun, comme Bach, Beethoven, Brahms, Mozart et Schubert, mais aussi Barbara, Bashung, Brassens, Brel et Lavilliers. Petit bémol, il adore Jánaček, qu’elle n’aime pas du tout : trop dissonant. Et puis, ils ont transmis aux enfants leur passion commune pour les Beatles.

En politique, ils ont les mêmes opinions. Mais ça restera secret ! Seul point de discorde : elle aime la langue et la culture espagnoles, alors que son truc, c’est la langue et la culture allemandes. Aucun des deux n’aura pu faire évoluer l’autre d’un iota sur ce point, heureusement accessoire.

Ce qui est curieux dans l’alchimie de leur couple, c’est qu’ils aient tant de points communs malgré des caractères totalement opposés. Leur façon de penser sur la plupart des sujets est tellement proche qu’il arrive souvent à l’un de finir la phrase de l’autre, étant tous les deux en train de penser à la même chose au même instant. On pourrait même parler de transmission de pensée. Et pourtant, il est aussi taciturne qu’elle est ouverte aux autres. Quand il est devenu, pour une année, président de leur club de golf, il aimait à se présenter comme « le mari de la femme du président », car tout le monde connaissait la femme du président, mais pas nécessairement ce dernier. Elle sait naturellement se faire aimer de tout le monde, sans aucun calcul ; lui se contente d’être apprécié des gens qui l’intéressent.

Seule ombre au tableau, car il faut bien qu’il y en ait une, sinon vous ne le croiriez pas, ils ont chacun un défaut que l’autre supporte mal. Il lui ment parfois par omission, ce qu’elle accepte difficilement ; elle est méfiante, voire soupçonneuse, pourtant sans raison valable, tout en récusant le défaut de jalousie dont il l’affuble. Cela leur vaut parfois quelques disputes homériques et de longues bouderies. C’est toujours lui qui fait le premier pas en vue de la réconciliation.


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Il est temps maintenant de vous dire quelques mots de leurs trois enfants. Très vite ils ont pris l’habitude de parler de « leurs » enfants, même si Marie ne s’est jamais prise pour leur mère. Ils sont tous les trois très différents, mais s’entendent parfaitement entre eux, notamment les deux garçons avec leur petite sœur. Celle-ci, Inès, est un peu la chouchoute de son père, comme c’est souvent le cas. A l’adolescence, elle allait le trouver dans son bureau pour lui demander de « refaire le monde » ensemble. Il adorait ces moments d’intimité. Quand elle a eu sa première grande histoire d’amour, c’est à lui et surtout à Marie qu’elle en racontait les péripéties, mais pas à sa mère. Et actuellement, quand il y a de l’eau dans le gaz entre eux, c’est Inès qui apaise les tensions, et qui réussit à réconcilier son père et Marie. Elle n’aime pas trop ce rôle de conciliatrice.

C’est au sein de cette belle famille que l’histoire de la maladie de Claude va se passer. Il est grand temps que je vous la raconte.


Notes :


  • Diagnostic : le diagnostic est à la fois une démarche médicale, visant à identifier la maladie dont souffre un patient, et le résultat de cette démarche. On diagnostique des maladies, mais pas des malades. Dire, comme on l’entend souvent, « on l’a diagnostiqué autiste » est une expression inadéquate. « On lui a diagnostiqué un autisme » est la bonne formulation.

  • Epistémologie : branche de la philosophie qui s’intéresse aux sciences.

  • Grosse extra-utérine (GEU) : grossesse qui se développe en dehors de l’utérus, habituellement dans une trompe. Ce type de grossesse ne peut pas aboutir à la naissance d’un enfant, et met en danger la vie de la femme enceinte de par le risque d’hémorragie cataclysmique par éclatement de la trompe.

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© Christian Thomsen