Un si gentil docteur (2)

Mis à jour : janv. 18

Son emploi du temps était parfaitement réglé. Il commençait à 8 heures par aller voir à domicile les patients qui ne pouvaient pas se déplacer, en essayant d’organiser sa tournée de visites de manière à faire le moins possible de kilomètres, d’autant que son territoire était assez vaste, et les routes de campagne plutôt sinueuses. C’était la secrétaire, Claudine, qui lui organisait son itinéraire pendant les rares moments de l’après-midi où elle était un peu tranquille. Au début, il avait eu quelques difficultés à se repérer, car il ne connaissait pas du tout la région, et certains chemins ne portaient malheureusement pas de nom ; impossible d’utiliser le GPS dans ces conditions. Il fallait se fier à des indications farfelues du genre « vous ne pouvez pas vous tromper, c’est à 1 km à gauche à partir de la borne machin… » ; mais souvent la borne en question restait introuvable…

A 11 heures (sauf quand il avait été retardé par un patient), il était de retour au cabinet pour démarrer sa consultation sans rendez-vous. Quand Claudine arrivait au cabinet, à 11 heures également, il y avait toujours une petite file de patients qui s’était constituée, sans bousculade. Les gens discutaient tranquillement, d’autantque la plupart d’entre eux se connaissaient. La consultation avec rendez-vous, c’était deux fois par semaine, le lundi après-midi et le samedi matin.



À 13 heures, Claudine faisait une coupure jusqu’à 14 heures. Au début, il lui avait demandé si cela lui ferait plaisir de déjeuner avec lui, pour éviter de rentrer chez elle, mais elle avait refusé : son mari souhaitait qu’elle soit à la maison à l’heure du déjeuner, officiellement pour le partager avec lui, en réalité pour qu’elle le lui prépare. Quant à Matthias, un repas cuisiné par les services municipaux lui était livré tous les midis et tous les soirs. Il n’avait plus qu’à le réchauffer.

Claudine était toujours de retour au cabinet à 14 heures, étant d’une ponctualité d’horloge suisse. A 18 heures, sa journée était terminée ; mais si la consultation n’était pas finie, elle restait jusqu’à ce que le docteur ait vu le dernier patient. Elle accumulait ainsi pas mal d’heures supplémentaires, que la mairie lui payait sans discuter.

Puis Matthias repartait sur les routes, avec sa liste de patients à visiter à domicile, ce qui l’amenait souvent jusqu’à 21 heures, et même parfois plus tard. Souvent, au début, les gens chez qui il rentrait lui proposaient de boire un petit verre, ou simplement un café. Il refusait systématiquement et poliment. L’alcool pendant sa tournée, pas question ; quant au café, s’il l’acceptait chez l’un, il devrait le faire chez les autres, et ça ferait vite beaucoup trop de cafés pour espérer trouver le sommeil. Au bout de quelques semaines, tout le monde avait compris le message, et il n’eut plus besoin de refuser. Personne n’en était vexé.

Enfin il rentrait chez lui, c’est-à-dire dans le logement mis à sa disposition au-dessus du cabinet, dans le même petit immeuble sans grâce. C’était un appartement de trois pièces, assez spacieux et confortable, meublé de façon impersonnelle mais sans faute de goût. C’était déjà ça. Une fois son dîner expédié, il s’accordait toujours un petit tour d’un quart d’heure sur une chaîne d’infos en continu, histoire d’avoir quand même quelques nouvelles de l’extérieur, tant il avait l’impression de vivre hors du monde. Ensuite, un bon moment de lecture, dont il n’aurait pas pu se passer. Et quand ses paupières devenaient lourdes, il savait qu’il fallait se dépêcher d’aller au lit, s’il voulait s’endormir tout de suite. Sinon, c’était l’insomnie garantie.

Son cabinet de consultation était arrangé dans le même esprit que son logement, bien équipé, fonctionnel et confortable, mais totalement impersonnel. Il n’avait d’ailleurs pas cherché à le personnaliser, comme le font beaucoup de médecins. Aucune photo pour rappeler sa vie d’avant. Cela intriguait un peu ses patients.

Le samedi à 13 heures, il avait en principe achevé sa semaine de travail. Il transférait la ligne du cabinet sur son portable, pour rester disponible pour ses patients. Les gens du coin savaient qu’en cas d’urgence il fallait faire le 15. Mais nombreux cependant étaient ceux qui préféraient appeler Matthias. Il répondait toujours gentiment, mais ne prenait en charge que les vraies urgences. On lui avait proposé de participer au tour garde des médecins de la ville voisine, distante d’une trentaine de minutes (dans ce coin un peu perdu, on compte les distances en temps passé dans sa voiture, pas en kilomètres). Mais il avait refusé. Trop de travail chez lui pour aller aider ses confrères. Cela n’avait pas posé de problème.


*

Très vite, il connut tout le monde à S., et fut connu de tout le monde. Il avait appris à être plus proche des gens qu’il ne l’était auparavant, et n’avait pas à se forcer pour appeler certains de ses patients par leur prénom, et même à les tutoyer, chose dont il se serait cru incapable il n’y a pas si longtemps. Il s’améliorait de jour en jour sur le plan relationnel. Il s’était même pris au jeu d’utiliser des expressions locales, et de prononcer certains mots comme ses patients. Il n’avait pas tardé à repérer que, dans ce coin perdu, comme dans toute la France du Sud, l’usage est de prononcer toutes les lettres. Lui qui s’était toujours présenté comme méd’cin, prononçait systématiquement la syllabe éludée autrefois, en l’accentuant : il était devenu un médecin. Mais il n’était pas allé jusqu’à prendre l’accent assez prononcé et chantant du coin, lui qui n’avait même pas attrapé l’accent normand, celui de sa terre d’origine.


Dr Christian Thomsen, octobre 2019

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