Une bien curieuse patiente (1)

Mis à jour : janv. 18


Épisode1


Treize heures. Le Dr Richard Tiercelin vient de terminer son programme opératoire. Un repas rapidement pris sur place, au self de la clinique, et il va pouvoir embrayer sur sa consultation de l’après-midi, sans aucun retard. Il faut dire qu’il déteste être en retard. Déjà qu’en terminant à l’heure, il n’aura pas fini sa journée avant vingt heures, au mieux ; alors, avec du retard, cela devient vite la galère.

Le Dr Tiercelin vient d’avoir quarante ans. Il est gynécologue dans une grosse clinique privée qui jouit d’une excellente réputation, ce qui fait qu’elle ne désemplit pas. Jusqu’à une date récente, il faisait aussi de l’obstétrique, mais plus par obligation que par vocation. Sa vraie passion, c’est la chirurgie gynécologique. Aussi quand la maternité a dû fermer, faute de pédiatre, et qu’elle a été transférée à l’hôpital voisin, il n’en a pas été mécontent. Finies ces gardes harassantes, où l’on peut être dérangé à tout moment pour un accouchement. Il a une conception assez personnelle de l’obstétrique ; selon lui, c’est 95% de routine et 5% d’emmerdes, parfois dramatiques. Il ne se voyait vraiment pas faire des accouchements et des césariennes nocturnes jusqu’à la retraite. Il admire sincèrement ceux qui le font.


Chirurgien perplexe devant le comportement étrange d'une patiente

La chirurgie ne le stresse pas, contrairement à l’obstétrique. Il a donc recentré son activité sur la chirurgie gynécologique, laissant à ses confrères libéraux la gynécologie médicale, et aux hospitaliers les accouchements. Il ne le regrette vraiment pas, car il croule sous le travail. C’est bien connu, avoir beaucoup de travail est très valorisant pour l’égo des médecins, et aussi, il faut bien le dire, pour leur portefeuille. C’est très probablement le cas pour la plupart des professions libérales…

Il fait le point sur sa matinée opératoire, qui s’est passée comme dans un rêve. Tout était fluide, tout le monde était performant et de bonne humeur, lui le premier. Pourquoi diable n’est-ce pas toujours le cas, se demande-t-il ? Probablement parce que nous ne sommes pas des robots, et que chacun vient au boulot avec son vécu. Et même s’il est fortement conseillé de laisser ses problèmes personnels à l’entrée du bloc opératoire, il y a de jours où c’est plus difficile que d’autres. Et d’ailleurs, il sait bien que, lui aussi, il lui arrive d’être de mauvaise humeur, et que, ces jours-là, il en fait baver à ceux qui bossent avec lui. Mais assez de psychologie de comptoir, aujourd’hui c’était vraiment bien, et ça suffit à son bonheur du moment.

La dernière de ses opérées de la matinée, Mme R., est une femme de soixante-dix ans, plutôt bien conservée pour son âge ; elle est très brune, mais sans un cheveu blanc, ce qui lui laisse penser qu’elle est en fait au minimum grisonnante, et qu’elle doit se teindre régulièrement les cheveux. Elle est toujours habillée et maquillée avec soin. On voit qu’elle est soucieuse de son apparence, et, que, selon toute vraisemblance, elle n’est pas mécontente du résultat. Elle est veuve depuis dix ans. Il ignore si elle a exercé une profession quand elle était plus jeune. Elle semble en tout cas ne pas être dans le besoin, loin de là. Il est vrai que c’est rarement le cas dans sa patientèle plutôt huppée, qui accepte sans broncher ses honoraires assez élevés. En définitive, il ne sait pas grand-chose d’elle, comme d’ailleurs de la majorité des femmes qu’il opère.

Sur le plan médical, elle était gênée par un prolapsus génital, en clair une « descente d’organes », comme disent les patientes, et comme il a appris à le dire pour se faire comprendre ; prolapsus, la plupart de ses patientes n’ont jamais entendu parler de cela. Il lui avait proposé une « cure de prolapsus par voie basse », c’est-à-dire le traitement chirurgical de son problème par les voies naturelles.

Pour les besoins de sa technique opératoire, il avait été contraint de lui demander si elle avait encore des rapports sexuels. Elle lui avait répondu très naturellement que sa descente d’organes ne lui permettait pas d’envisager la chose pour le moment, mais qu’elle n’y avait pas renoncé ; elle attendait pour cela d’avoir retrouvé une anatomie normale. Le Dr Tiercelin avait appris, fort d’une expérience suffisante malgré son relatif jeune âge, que certaines personnes âgées ont une vie sexuelle qui ferait pâlir d’envie bien des quinquagénaires !


L’intervention de Mme R. s’était fort bien déroulée, exactement comme il l’avait prévu. Le soir, à la contre-visite, il lui avait expliqué qu’il avait réalisé le programme annoncé lors de la consultation, que tout s’était bien passé, et qu’elle pourrait sortir le lendemain.

La journée de travail du Dr Tiercelin commence toujours par la visite de ses opérées, qu’il effectue ponctuellement à huit heures. La ponctualité est une de ses qualités, et il est très (trop ?) à cheval sur ce point. Arrivé à la chambre de Mme R., il s’assure que tout va bien, qu’elle ne saigne pas, qu’elle a uriné correctement, bref, qu’elle est en état de sortir en début d’après-midi. Sa secrétaire a préparé les ordonnances, qu’il n’a plus qu’à signer, et a fixé le rendez-vous de consultation pour le mois prochain. Il attache beaucoup d’importance à cette consultation de contrôle, qui lui permet d’évaluer le résultat de son travail, et à la patiente de pouvoir poser des questions qui seraient restées en suspens. Il le sait, il lui faut souvent expliquer de nouveau l’intervention qu’il a réalisée, malgré les informations détaillées qu’il a déjà données lors de consultation. Il a en effet l’impression de passer pas mal de temps à informer du mieux possible ses patientes, et pourtant il lui faut souvent remettre ses explications sur le métier. Serait-il mauvais pédagogue ? Il ne le pense pas.

Et, comme il le fait toujours, il n’oublie pas de prévenir son opérée qu’il est disponible pour la revoir en urgence au cas où il y aurait le moindre problème en rapport avec son intervention. Il suffit pour cela de passer un petit coup de téléphone à sa secrétaire. La routine, en somme.


Dr C. Thomsen, septembre 2019

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© Christian Thomsen