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© Christian Thomsen

Une bien curieuse patiente : fin

Épisode 5


Sitôt dit, sitôt fait. Richard commence par l’Histoire d’Adèle H., film qu’il n’avait jamais vu bien qu’il soit un grand fan de Truffaut. Ce film de 1975 raconte l’histoire de la deuxième fille de Victor Hugo, Adèle, reconstituée et romancée d’après son Journal intime, publié seulement quelques années avant que le film ne voie le jour. Adèle Hugo est interprétée par une Isabelle Adjani rayonnante du haut de ses dix-neuf ans. Adèle se sent délaissée par son père, accablé par la mort de sa fille aînée Léopoldine, par noyade accidentelle seulement âgée de dix-neuf ans, et accompagné volontairement dans la mort par son mari. Elle tombe éperdument amoureuse d’un officier anglais, le lieutenant Pinson, qui ne répond pas à son amour malgré le harcèlement qu’il subit de la part de la pauvre Adèle, ce qu’elle refuse de comprendre. Adèle n’a malheureusement pas connu, contrairement à sa sœur Léopoldine, le bonheur d’un amour partagé.


La véritable Adèle H.

Richard se remémore le magnifique poème écrit par Hugo à la mémoire de sa chère Léopoldine, qu’il avait appris dans sa jeunesse. Il commence par « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, / Je partirai. », et se termine par « Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe / Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. » Difficile de faire mieux dans le genre sentimentalo-funéraire. La beauté de ce poème justifie la réponse que fit un jour André Gide, à qui l’on demandait qui était le plus grand poète français : « Victor Hugo, hélas ! ».

En regardant ce très beau film, Richard se fait deux réflexions : la première, c’est qu’Adèle, fragile mentalement, s’est montée le bourrichon toute seule, et que le malheureux officier anglais ne peut en aucun cas être accusé d’avoir favorisé le délire d’Adèle. C’est exactement le cas, selon lui, de sa patiente, Mme R. La seconde réflexion, c’est que la seule victime de cette bien triste affaire, c’est Adèle, la seule des cinq enfants du poète national à lui avoir survécu, mais dans la déchéance et la folie. Les deux sœurs sont enterrées dans le même cimetière normand, à Villequier.


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Le second film français traitant de l’érotomanie que lui a conseillé son ami Christophe est À la folie… pas du tout, de Laetitia Colombani, date de 2002. Le scénario est diaboliquement bien ficelé, et montre parfaitement toute la complexité de la personnalité de l’héroïne, Angélique, interprétée par Audrey Tautou, qu’on a du mal à imaginer aussi démoniaque. Un des intérêts du film, c’est qu’il raconte l’histoire selon deux points de vue : celui d’Angélique, l’érotomane, et celui de l’objet de son amour, Loïc, cardiologue réputé, marié à Rachel, qui attend un enfant de lui. Loïc, c’est Samuel Le Bihan, et Rachel la délicieuse Isabelle Carré. Angélique aime à la folie (pour une fois, c’est bien le cas de le dire !) son voisin Loïc, et ne comprend pas qu’il ne réponde pas à ses cadeaux, envoyés anonymement parce qu’elle est persuadée qu’il sait de qui ils viennent. Quant à Loïc, il se perd en conjectures pour savoir qui lui envoie ces cadeaux, que sa femme prend très mal quand elle découvre une peinture portant, au verso, ces simples mots : « Bon anniversaire, mon amour ». Elle le quitte, mais reviendra vers lui quand son mari sera accusé à tort d’avoir tué une de ses patientes, que Loïc croyait être sa mystérieuse harceleuse. Désespérée, Angélique tente de se suicider au gaz, mais sera sauvée par Loïc, qui pratique massage cardiaque et bouche à bouche, geste qu’Angélique interprète comme un baiser d’amour. Quand Loïc découvre qu’Angélique est la mystérieuse personne qui lui envoie tous ces cadeaux qui ont causé tant de malheurs, il lui explique qu’il n’a jamais été amoureux d’elle, et qu’il ne le sera jamais. Elle le frappe alors avec un objet lourd. Loïc chute lourdement, et va rester plusieurs jours dans le coma. Un véritable mélodrame ! Quant à Angélique, elle sera internée en hôpital psychiatrique. Après des mois de traitement, elle annonce à son psychiatre qu’elle va mieux, et qu’elle a compris que son amour pour Loïc n’était pas partagé. Le psychiatre autorise sa sortie en lui recommandant de bien continuer à prendre ses médicaments. Au moment où on la voit quitter l’hôpital, on découvre, derrière l’armoire de sa chambre, une grande mosaïque représentant Loïc. Elle l’a faite avec toutes les gélules et tous les comprimés qu’elle n’a jamais pris ! Le spectateur peut imaginer avec effroi ce qui va probablement se passer…

Là encore, Richard se dit que Loïc n’a vraiment rien à se reprocher dans l’érotomanie développée jusqu’à la folie par Angélique, comme dans le cas d’Adèle Hugo. En revanche, l’histoire a fait plusieurs victimes, et en fera peut-être d’autres, puisque la fin est ouverte. Richard commence à avoir peur des conséquences possibles de l’érotomanie de sa patiente, qu’il avait tendance jusque-là à prendre à la légère. Il se souvient même qu’au début, il trouvait son histoire plutôt cocasse. Rétrospectivement, elle lui fait froid dans le dos.


Épisode 6


Richard passe maintenant au premier des deux films américains que lui a conseillés Christophe. C’est Un frisson dans la nuit (titre original Play Misty for me), première réalisation de Clint Eastwood, dans laquelle il tient également le premier rôle. L’histoire est beaucoup plus prosaïque que la précédente. Dave, le personnage interprété par le grand Clint, anime une émission de radio nocturne, pendant laquelle il dialogue avec ses auditeurs. Evelyn, une mystérieuse inconnue, lui réclame toujours la même chanson, Misty, d’Errol Garner. Ils finissent par sympathiser, puis par passer une nuit ensemble. Cette unique nuit n’est qu’une passade dans l’esprit de Dave, qui cherche à reconquérir sa compagne, mais pas pour Evelyn, qui la prend pour le début d’une grande histoire d’amour. On imagine la suite, à savoir qu’Evelyn va se montrer possessive jusqu’à la violence.


Le second film, Liaison fatale (titre original Fatal attraction), d’Adrian Lyne, est le remake du film précédent, mais plus connu, notamment en raison des deux stars qui l’interprètent, Michaël Douglas et Glenn Close. Là encore l’aventure d’un soir va se transformer en véritable cauchemar pour le pauvre Michaël Douglas et sa famille, du fait de la folie meurtrière de Glenn Close. Le réalisateur n’hésite pas dans le genre Grand Guignol !


Malgré les indéniables qualités de ces deux films, ils reflètent moins bien que À la folie… pas du tout ce qu’est vraiment l’érotomanie, à savoir un délire construit de toutes pièces par l’érotomane. Les moralisateurs penseront que les personnages joués par Clint Eastwood puis Michaël Douglas n’ont eu que ce qu’ils méritaient, pour avoir été à l’origine du malentendu dramatique qui a pourri leur petite vie tranquille à cause d’un banal adultère d’un soir. Mais ils passeront à côté de la réalité de l’érotomanie.


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Il ne reste que deux choses à faire à Richard Tiercelin. La première, rappeler son copain Christophe, pour le remercier de l’avoir éclairé sur l’érotomanie. La seconde, écrire à sa patiente cette fichue lettre de menace.

Il en pèse tous les termes au trébuchet, et l’envoie en recommandé une fois que sa rédaction lui semble la meilleure qu’il soit capable de produire. Ça n’aura pas été sans mal.

Jusqu’à présent, il est sans nouvelles de Mme R. Sa femme Marie non plus. A-t-elle sombré dans la folie, comme ces quatre héroïnes ? Ils n’en savent rien, mais peuvent maintenant sourire de cette mésaventure. Ce ne fut pas toujours le cas…


Je signale en passant que l’érotomanie est parfois confondue avec la nymphomanie, erreur que j’ai trouvée sous la plume d’une très grande biographe, dont je tairai le nom car j’admire beaucoup son travail.


Dr C. Thomsen, janvier 2020